MOHAMED SAHKI, PRÉSIDENT DE L’ASSOCIATION DES FIGUICULTEURS DE BEJAÏA

«Nous défendons un produit et un savoir-faire»

Mohamed Sahki, président de l’Association des figuiculteurs de Bejaïa, souligne que «nous défendons un produit et un savoir-faire».

À 83 ans, Mohamed Sahki préside l’association des figuiculteurs de la wilaya de Béjaïa. Il revient dans cet entretien sur le rôle de cette organisation, les efforts engagés pour structurer la filière, préserver les variétés locales, accompagner les familles rurales et valoriser la figue sèche de Beni Maouche, devenue au fil des années un produit reconnu du terroir.

Entretien réalisé par Lyès Mechti

Votre association existe depuis plusieurs années déjà. Quelle est sa mission et quelle place occupe aujourd’hui la figuiculture dans la wilaya de Béjaïa?

L’Association des figuiculteurs de la wilaya de Béjaïa a été créée pour défendre, organiser et promouvoir une filière qui occupe une place importante dans notre agriculture de montagne. La figuiculture est, après l’olivier, l’une des principales ressources agricoles de la wilaya. Derrière cette activité, il y a des milliers de cultivateurs, des familles entières et tout un savoir-faire transmis de génération en génération. Nous avons donc voulu structurer cette filière, améliorer les conditions de production, de transformation et de commercialisation, tout en préservant les variétés locales et en valorisant ce patrimoine agricole qui fait partie de l’identité de plusieurs communes de Béjaïa.

Au-delà de l’encadrement des producteurs, votre association semble aussi investir le champ social, notamment en direction des femmes et des jeunes. Pourquoi ce choix?

Parce que la figuiculture, à elle seule, ne suffit pas toujours à faire vivre correctement les familles rurales, surtout dans les zones de montagne. Il fallait donc penser la filière dans un cadre plus large, en l’articulant à d’autres activités génératrices de revenus. C’est dans cet esprit que nous avons mené plusieurs projets d’accompagnement au profit des femmes et des jeunes, notamment à Beni Maouche, M’cisna et Bouhamza.

Des actions de sensibilisation, de formation et d’appui ont été engagées pour aider des femmes à lancer de petites activités et pour encourager les jeunes à mieux valoriser les ressources agricoles locales. Nous avons aussi soutenu des initiatives concrètes à travers du matériel, de l’accompagnement administratif et l’orientation vers les dispositifs de financement existants. Pour nous, la filière figue doit rester liée au développement humain des familles qui la portent.

Vous avez également travaillé sur la sauvegarde des variétés locales, la recherche participative et la valorisation des produits dérivés. Quels résultats retenez-vous de ces démarches?

Ce sont des volets très importants de notre travail. Nous avons d’abord voulu préserver la biodiversité du figuier dans la wilaya, car certaines variétés locales risquaient de disparaître. Un travail de prospection a permis d’en recenser plus d’une cinquantaine, avant d’engager une multiplication par boutures pour les préserver et les redistribuer à des agriculteurs attachés à cette mission.

En parallèle, nous avons toujours défendu le dialogue entre les savoirs paysans et les connaissances scientifiques. C’est ce qui nous a amenés à travailler avec des chercheurs, des universitaires et des techniciens dans le cadre de projets de recherche participative. Cette coopération a aussi ouvert des pistes de valorisation de la figue à travers des produits transformés comme le vinaigre, la pâte de figue, la confiture ou encore la figue macérée dans l’huile d’olive. L’idée est claire: il ne faut pas se limiter au fruit brut, mais chercher davantage de valeur ajoutée pour les familles figuicultrices.

La labellisation de la figue sèche de Beni Maouche reste l’un des faits marquants de ce parcours. Que représente-t-elle pour vous et pour les producteurs?

Cette reconnaissance est l’aboutissement d’un long travail collectif. Il a fallu organiser les producteurs, rapprocher l’administration, les institutions publiques et les acteurs de terrain, construire une vraie démarche de qualité et défendre l’idée que la figue sèche de Beni Maouche est un produit de terroir à part entière.

Ce label a donné une visibilité plus forte à notre produit, mais il a surtout renforcé la conscience de sa valeur. Il a aussi permis d’avancer dans la structuration de la filière et dans la mise en place d’outils de transformation. Pour nous, cette reconnaissance confirme que le travail patient des figuiculteurs peut déboucher sur une valorisation réelle, à condition qu’il soit porté collectivement et dans la durée.

Quels sont, aujourd’hui, les principaux défis de la filière figuicole à Béjaïa et sur quoi faut-il concentrer les efforts dans les années à venir?

Le premier défi, c’est de poursuivre l’organisation de la filière et de consolider tout ce qui a déjà été engagé sur le terrain. Beaucoup d’efforts ont été consentis ces dernières années pour structurer les producteurs, améliorer la visibilité de la figue et faire avancer sa reconnaissance. Il ne faut surtout pas que cette dynamique s’essouffle. Elle doit être renforcée à travers un meilleur encadrement des producteurs, une plus grande coordination entre les différents acteurs et un accompagnement plus régulier de la filière à tous les niveaux.

Il y a aussi un travail important à poursuivre sur la qualité. La qualité du produit commence dans le verger, se joue au moment de la récolte et se confirme dans les conditions de séchage, de tri, de stockage et de commercialisation. C’est pour cela que nous insistons sur la nécessité de moderniser certaines étapes, notamment le séchage, tout en respectant les pratiques et le savoir-faire local.

Il faut réduire les pertes, améliorer les conditions sanitaires, alléger la pénibilité du travail et permettre au producteur de mieux valoriser sa récolte. La transformation aussi doit être davantage développée, car elle peut ouvrir de nouveaux débouchés et créer plus de valeur ajoutée au profit des familles figuicultrices. Nous considérons également qu’il est indispensable de soutenir l’agriculture familiale de montagne, qui reste le socle de cette production.

MOHAMED SAHKI

Dans beaucoup de villages, la figuiculture n’est pas seulement une activité économique saisonnière, mais une composante centrale de la vie rurale. Préserver cette agriculture, c’est préserver un équilibre social, un lien à la terre, des pratiques anciennes et une présence humaine dans des zones parfois fragiles. Cela suppose aussi d’ouvrir davantage de perspectives aux jeunes et aux femmes, car l’avenir de la filière dépend de leur implication. Il faut leur donner les moyens de s’insérer dans cette dynamique, que ce soit dans la production, la transformation, la valorisation ou d’autres activités complémentaires.

Un autre enjeu majeur concerne la préservation des variétés locales. Ce patrimoine est précieux, parce qu’il donne à la figue de notre région sa diversité, sa singularité et sa richesse. Si nous ne faisons pas attention, certaines variétés risquent de disparaître. Or, défendre la figue de Béjaïa, ce n’est pas seulement défendre un volume de production, c’est aussi protéger une biodiversité et une mémoire agricole qui font partie de notre identité.

C’est pourquoi nous devons continuer à créer des passerelles entre les producteurs, les chercheurs, les institutions publiques, l’université et les acteurs économiques. Une filière ne peut pas avancer de manière isolée. Elle a besoin de dialogue, de recherche, de formation, de débouchés et de soutien. La figue de Béjaïa a une histoire ancienne, une réputation reconnue et un potentiel réel. Le plus important aujourd’hui est de faire en sorte que ce potentiel se traduise concrètement par plus de revenus pour les familles, plus d’activité dans les territoires ruraux et un véritable développement durable pour les régions qui vivent de cette culture.

L. M.

MOHAMED SAHKI

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