RACHID BEKHECHI, PRÉSIDENT DE LA BSTPO À HORIZONS
«La sous-traitance locale n’est plus un segment marginal»

Rachid Bekhechi, président de la BSTPO, affirme que «la sous-traitance locale n’est plus un segment marginal» en Algérie.
Dans cet entretien, Rachid Bekhechi, président de la Bourse de la sous-traitance et le partenariat de l’Ouest (BSTPO), livre sa lecture de la dynamique de la sous-traitance industrielle, entre montée de l’intégration locale, intérêt croissant de partenaires étrangers et défis à relever pour gagner en compétitivité.
Entretien réalisé par Lyes Mechti
De nombreuses entreprises algériennes de la sous-traitance industrielle estiment que le secteur traverse une phase stratégique décisive, marquée par le passage du simple montage à un écosystème industriel plus intégré. Partagez-vous ce constat et sur quels éléments concrets fondez-vous cette lecture?
Le constat est, à mes yeux, non seulement juste, mais désormais incontestable. Le rideau est définitivement tombé sur l’ère du SKD et du CKD, ce modèle hérité d’une période où l’activité industrielle se limitait bien souvent à l’assemblage de kits importés, avec une valeur ajoutée nationale réduite et une faible capacité d’entraînement sur le reste du tissu productif. Cette étape appartient, désormais, au passé. L’Algérie est entrée dans une phase nouvelle, beaucoup plus structurante, celle d’une intégration industrielle progressive mais réelle qui traduit le passage d’une logique de montage à un écosystème industriel plus dense, plus articulé et plus interconnecté.
Il ne s’agit pas d’une lecture théorique ni d’un simple discours d’accompagnement. Cette transition repose, aujourd’hui, sur des éléments tangibles, visibles à la fois dans l’orientation réglementaire, dans les choix d’investissement et dans la recomposition progressive du tissu industriel. En premier lieu, le cadre législatif a profondément changé. Les nouveaux cahiers des charges imposent des seuils d’intégration progressifs et stricts, avec des objectifs de 30% à 40% à moyen terme.
Une telle orientation n’est pas neutre. Elle oblige les constructeurs, les assembleurs et les grands donneurs d’ordres à inscrire leur activité dans une logique d’ancrage local durable, en recherchant sur place des fournisseurs, des sous-traitants et des partenaires industriels capables de répondre aux exigences de production. Le 2e élément tient à la densification progressive des industries dites de base, c’est-à-dire de tous ces segments sans lesquels une véritable sous-traitance ne peut exister durablement.
Sur le terrain, on assiste à une multiplication d’investissements dans les métiers de la transformation des métaux, de la câblerie fine, de la plasturgie technique et, plus largement, dans les métiers de la pièce, du composant et du sous-ensemble industriel. Ce sont précisément ces briques fondamentales qui permettent de passer d’une industrie de façade à une industrie enracinée dans le territoire national.
Enfin, cette dynamique s’inscrit dans un impératif plus large de souveraineté économique. La volonté de réduire la facture d’importation n’est plus un simple objectif comptable ; elle est devenue un principe structurant de la politique industrielle. À travers cette orientation, il s’agit de bâtir un appareil productif capable de répondre à une partie croissante des besoins du pays, tout en constituant un socle de croissance autonome. C’est en cela que la phase actuelle est stratégique : elle ne consiste pas seulement à produire davantage, mais à produire autrement, avec une base nationale plus solide.
Sur le terrain, quelles sont aujourd’hui les capacités réelles du tissu industriel national dans la sous-traitance industrielle, notamment pour ce qui est du noyau d’entreprises en mesure d’approvisionner directement les usines installées en Algérie?
Le tissu industriel national est en pleine mutation. En réalité, il fonctionne aujourd’hui à deux vitesses. D’un côté, il existe un noyau dur, relativement restreint mais particulièrement performant, composé d’environ 30 à 50 entreprises de rang 1, principalement issues du sec¬teur privé. Ces entreprises sont d’ores et déjà capables de fournir directement les usines automobiles et mécaniques portées en Algérie, en se conformant aux normes internationales exigeantes, telles que l’ISO 9001 ou encore l’IATF 16949 pour l’automobile.
Ce noyau constitue, en quelque sorte, l’avant-garde du tissu national. Il témoigne du fait qu’une capacité industrielle crédible existe déjà et qu’elle peut répondre à des cahiers des charges rigoureuses. Toutefois, ce qui modifie plus profondément la donne aujourd’hui, c’est l’apparition d’un nouveau modèle de production locale, soutenu par des investissements stratégiques récents. Il ne s’agit plus que d’entreprises isolées ayant atteint un certain niveau de compétence, mais de l’émergence progressive de capacités industrielles nouvelles dans des segments très précis et fortement demandés.
Nous voyons ainsi apparaître des usines modernes dédiées à la production de composants et d’accessoires en plastique technique, destinés à des usages industriels spécifiques. De la même manière, un projet industriel important, porté à Batna, se positionne sur des opérations telles que l’emboutissage, le carrossage, le moulage, la fonderie, ainsi que sur la fabrication de pièces en fer forgé et en acier. Ce type d’investissement apporte une réponse concrète à une problématique ancienne : celle du manque de composants mécaniques de précision produits localement.
Autrement dit, les capacités nationales ne se limitent plus à quelques niches de savoir-faire. Elles commencent à se structurer autour de métiers industriels plus lourds, plus techniques et plus directement connectés aux besoins des filières manufacturières. Ce saut qualitatif a d’ailleurs été clairement mis en lumière lors du premier Salon de la sous-traitance Mechanica Algérie qui a constitué une véritable vitrine technologique. Cet événement a permis de mesurer, de manière concrète, la maturité croissante de nombreux opérateurs nationaux ainsi que leur aptitude à répondre aux exigences des donneurs d’ordres, tant sur le plan technique que sur celui de la production.
Quelles sont les prochaines échéances ou initiatives prévues par la Bourse de sous-traitance de l’Ouest algérien pour renforcer l’ouverture du secteur à l’international et favoriser la conclusion de nouveaux partenariats industriels?
La Bourse de sous-traitance de l’Ouest algérien déploie actuellement une feuille de route résolution offensive. Celle-ci repose sur plusieurs axes complémentaires qui traduisent une volonté claire d’ouvrir davantage le secteur, de structurer les compétences locales et de faciliter la rencontre entre l’offre industrielle nationale et la demande, qu’elle soit nationale ou internationale.
Cette feuille de route s’articule autour du matching B2B, à l’échelle nationale comme à l’international, de l’organisation d’ateliers consacrés aux métiers, à l’accès aux marchés et aux exigences des donneurs d’ordres, mais aussi de la digitalisation des compétences industrielles disponibles dans l’Ouest algérien.
À cela s’ajoute une réflexion plus large sur l’ouverture de corridors logistiques susceptibles de fluidifier les échanges et de renforcer la compétitivité des entreprises dans leur projection vers le marché extérieur. Le calendrier à venir est, à cet égard, particulièrement dense. Au cours de ce mois de juin, plusieurs délégations et partenaires étrangers doivent effectuer des visites de terrain, afin d’inspecter de près les nouvelles capacités industrielles développées dans les domaines du plastique et de la fonderie.
Ces visites ne relèvent pas d’une simple prise de contact protocolaire. Elles s’inscrivent dans une logique opérationnelle, avec en perspective la conclusion d’accords de joint-venture et la mise en place de nouvelles formes de coopération industrielle.
Dans le même temps, la BSTPO, sous l’égide du ministère de l’Industrie et en collaboration étroite avec les acteurs concernés, accélère la numérisation de sa cartographie des compétences. L’objectif poursuivi est clair : permettre à un donneur d’ordres européen ou asiatique d’identifier rapidement, à distance et en temps réel, les capacités techniques, les certifications et le niveau de conformité d’une PME située à Oran ou dans sa région. Une telle évolution est essentielle, car l’attractivité industrielle passe désormais aussi par la lisibilité de l’offre.
Parallèlement, les connexions avec les clusters du continent africain se multiplient. Cette orientation s’inscrit pleinement dans la dynamique de la ZLECAf qui ouvre de nouvelles perspectives, à condition que les entreprises algériennes soient visibles, connectées et préparées aux exigences du marché continental. La BSTPO entend, dans ce cadre, jouer un rôle d’interface, d’animation et d’accompagnement.
Quelles sont, selon vous, les principales conditions à réunir pour permettre aux sous-traitants algériens de monter en gamme, de gagner en compétitivité et de s’imposer durablement sur les marchés local et africain?
Pour que la dynamique actuelle ne reste pas conjoncturelle, mais devienne une référence durable en Algérie comme en Afrique, il est indispensable de consolider la stratégie autour de plusieurs leviers majeurs de compétitivité. Le premier est celui de la certification et des normes.
C’est, de manière indiscutable, le passeport pour l’exportation et pour l’intégration dans les chaînes de valeur internationales. Tant que les PME n’auront pas un accès élargi aux normes internationales, notamment dans les secteurs les plus exigeants, comme l’automobile, elles resteront en marge des grands marchés. Il faut donc généraliser leur accompagnement dans l’obtention de certifications reconnues, sans quoi les portes du marché mondial restent difficilement accessibles.
Le 2e levier est celui du financement adapté. Les sous-traitants industriels ont besoin d’outils de financement à la hauteur des investissements qu’exigent la modernisation productive.
L’acquisition d’équipements de haute technologie, tels que les machines à commande numérique, les équipements de précision ou certaines formes de robotique, suppose des lignes de crédit à long terme et à des conditions favorables. Sans cet appui, la montée en gamme demeure ralentie, voire compromise pour de nombreuses PME.
Le 3e levier concerne le transfert technologique et la formation. Il est impératif d’établir des passerelles directes, fonctionnelles et pérennes entre l’université, les centres de formation professionnelle et les entreprises industrielles. L’enjeu n’est pas seulement de former davantage, mais de former mieux, c’est-à-dire de préparer des profils directement opérationnels dans les métiers à forte technicité, qu’il s’agisse d’ingénieurs process, de techniciens spécialisés en plasturgie ou de compétences liées aux nouveaux procédés industriels.
Sans capital humain qualifié, il ne peut y avoir d’industrialisation durable. Le quatrième levier est celui de la maîtrise des coûts logistiques. Dans un environnement continental où la concurrence s’intensifie, notamment à la faveur de la ZLECAf, la compétitivité d’un produit ne dépend pas uniquement de sa qualité ou de son coût de fabrication. Elle dépend également des conditions de transport, des délais d’acheminement, de la disponibilité des infrastructures et de l’efficacité des connexions territoriales.
L’Algérie doit donc poursuivre ses efforts pour optimiser ses infrastructures logistiques, ses zones franches frontales et sa connectivité routière, notamment à travers la Transsaharienne, afin de transformer son avantage géographique en avantage économique concret.
En somme, l’Algérie n’est plus appelée à demeurer un simple marché de consommation. Elle peut s’affirmer comme une plateforme régionale de production et d’exportation mécanique. C’est à cette condition que la sous-traitance industrielle pourra pleinement jouer son rôle, non seulement comme soutien aux grandes filières, mais comme pilier d’une industrialisation plus solide, plus compétitive et davantage tournée vers l’avenir.
L. M.