5 avril 1949 : Le jour où l’OS a attaqué la Grande poste d’Oran

Au matin du 5 avril 1949, Oran se réveille sur la nouvelle retentissante du hold-up spectaculaire de la Poste centrale, située place de la Bastille, exécuté par des hommes armés et encagoulés qui, une fois le leur forfait accompli, s’engouffrent dans la traction avant noire qui les attendait et prennent la fuite. Pour la police comme pour la population, il ne pouvait s’agir que d’une bande de malfaiteurs qui ont copié le gang des tractions avant dont les journaux rapportaient les faits d’armes en France.

Dans leur ouvrage La Guerre d’Algérie vue par les Algériens, Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora rapportent : «En cette période d’après-guerre, où les journaux vantent régulièrement les «exploits» de la bande de Pierrot le Fou et du gang des tractions avant qui multiplient les hold-up, c’est en effet le plus probable. Qui d’autre pourrait oser entreprendre une telle action, avec des hommes assez nombreux et bien armés, selon la méthode classique de la pègre française? Personne, assurément. Les Européens comme les musulmans d’Oran en sont tellement persuadés que, bien vite, on ne parlera plus du tout de ce qui s’apparentait à un fait divers impliquant le milieu local et assez «dans l’air du temps», sinon banal. Il y a pourtant erreur sur toute la ligne. Et c’est bien ce qu’escomptaient les véritables auteurs de cette attaque à main armée. Qui n’étaient pas, loin de là, de simples voyous.»
En effet, on découvrira plus tard que ce braquage est l’œuvre de l’Organisation secrète (OS), bras armé du PPA-MTLD, structure inconnue à ce moment-là des autorités coloniales, et que les auteurs du hold-up avaient pour noms Hocine Aït Ahmed, Ahmed Benbella, Hamou Boutlélis, Souidani Boudjemâ, Bekhti Nemmiche, Ahmed Bouchaïb, Fellouh Kaddour…Devant le manque de ressources financières dont le parti souffrait, les militants, à leur tête le chef de l’OS Aït Ahmed, avaient estimé au début de 1949 qu’il fallait trouver l’argent nécessaire pour financer les activités du parti et de l’organisation paramilitaire.
Un militant et employé de la poste originaire de Maghnia, Djelloul Nemmiche, propose deux options : l’attaque du train Béchar-Oran qui transporte, une fois par mois, des centaines de millions de francs ou la Grande poste d’Oran qui, le premier lundi de chaque mois, détient également des sommes importantes. Sur instigation de Hocine Aït Ahmed qui considère que «nous ne sommes pas au Far West», le choix se porte sur la Grande poste qui, par ailleurs, constitue l’un des symboles du colonialisme français.
Une préparation minutieuse
Pendant des semaines, les organisateurs du hold-up surveillent les activités de la Grande-poste, les mouvements des employés, cherchent soigneusement des militants qui exécuteront l’opération en veillant à ce qu’ils présentent le physique le plus proche des Européens, volent une voiture, choisissent l’itinéraire de repli… : «Une Citroën noire, avec à l’intérieur six hommes bien habillés, en complet, cravate et chapeau mou, se gare près d’un côté du bâtiment (…) Le chauffeur sort précipitamment de la traction avant. Il pénètre dans la poste jusqu’au premier bureau qu’on peut atteindre par l’entrée de service, la permanence du télégraphe. Il demande à l’employé présent, qui travaille seul et ne se formalise pas de cette intrusion avant l’heure, d’envoyer de toute urgence un câble en anglais, une immense commande de tissus à une firme de Manchester. De quoi occuper un bon moment le pauvre postier, peu familier de la langue de Shakespeare. Et donc permettre, quelques minutes plus tard, à d’autres passagers du même véhicule, trois individus armés, deux avec des pistolets et l’un avec une mitraillette, de passer discrètement (…) jusqu’à la troisième porte du couloir, derrière laquelle se situe la salle du coffre (…) Quand les trois hommes atteignent la petite salle grillagée où l’on garde l’argent en dépôt, ils découvrent deux employés, un vieux et un jeune, occupés à compter des billets autour d’une table. Ils ouvrent la porte et l’un d’eux crie : «Haut les mains ! Personne ne bouge !» Le plus âgé des postiers s’évanouit, mais le plus jeune, à la surprise des assaillants, résiste et commence à hurler : «Au voleur ! À l’aide !» Pour l’intimider et le faire taire, on le frappe à la tête. Il tombe mais continue à pousser des cris. On l’assomme alors définitivement d’un coup de crosse», rapportent Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora dans leur ouvrage. Les braqueurs doivent oublier le coffre-fort s’emparent rapidement des billets accessibles avant de rejoindre la voiture et de prendre la fuite à travers la partie basse de la ville. Le hold-up a rapporté 3 178 000 francs.
Pour le chercheur Amar Mohand-Ameur, l’attaque historique de la Poste centrale a également marqué la décision du mouvement national algérien de recourir aux armes pour le recouvrement de l’indépendance nationale. «Après les massacres du 8 mai 1945, l’action armée était désormais l’option choisie par le mouvement national et (…) l’attaque de la poste centrale d’Oran par l’Organisation Spéciale, sans conteste l’un des hauts faits de cette organisation paramilitaire, s’inscrit en droite ligne dans la logique d’une remise en cause du dogme du combat pacifique contre le système colonial».
Samir Ould Ali