A quelques heures de l’Iftar : Alger et les sens en effusion

 Il est 15 heures 30 quand les travailleurs sortent pour la plupart de leur lieu de travail. Si certains auront à supporter un encombrement infernal avec un cortège de klaxons et un florilège de mots recherchés pour ne pas dire vulgaires, d’autres ont le privilège de rentrer chez eux en métro, un moyen de transport efficace. Rue Abane Ramdane, en face du tribunal et juste au bas de la mosquée Ibn Badis, la bouche de métro Ali Boumedjel s’offre comme une porte du paradis par la chaleur étouffante de ce 11 avril.

Les  usagers  s’y engouffrent, après avoir fait quelques emplettes, plus haut, à la rue Tanger. Boîtes de pâtisseries et sacs noirs débordant de courses à la main, les usagers du métro descendent rapidement les escaliers menant à la fraîcheur. Dès l’entrée des lieux, un courant d’air accueille les passagers en même temps que le message sonore leur rappelant le port de masque et le respect du protocole sanitaire en vigueur. Il est vrai que ces derniers jours, et plus particulièrement durant le Ramadhan, les gestes barrières ont pour la plupart disparu en même temps que les grignotages dans la rue. Munis de leur titre de transport, ils valident leur ticket ou font sonner leur carte d’abonnement pour prendre le métro qui les mènera à leur habitation, évitant le stress de la vie citadine au-dessus d’eux. Le quai est bondé à cette heure de pointe et les intervalles de temps entre deux métros se font plus longs que d’habitude. Au lieu des 3 ou 4 minutes d’attente habituelles, ce sont sept minutes qui s’affichent au compteur. Sept minutes passées à détailler les uns et les autres, à soupirer enfin après une journée de travail harassante qui ne se terminera qu’une fois la vaisselle du soir rangée ou à rêver du repas du soir. Coupant le fil des pensées intérieures, voilà le métro, habillé à l’occasion du mois sacré, qui pointe le bout de son nez. Les portes emplies d’étoiles et de lunes s’ouvrent et laissent les passagers prendre place. Certains s’affalent, d’autres s’écroulent quand les jeunes tiennent encore debout… ou presque. Un jeune homme, casquette et cartable au dos, se laisse bercer par la climatisation et les douces vibrations du métro. Il chancelle et manque de tomber à la renverse alors que le sommeil le gagne et que les portes s’ouvrent. D’autres, l’œil plus alerte, vérifient qu’ils n’ont rien oublié des précieuses courses à apporter à la maison. Coriandre et persil dépassant de son couffin, une vieille dame, épuisée, trouve enfin le répit, assise confortablement. Sa voisine lui rappelle que vu son âge et son état de santé, jeuner n’est pas obligatoire et qu’elle peut à tout moment boire de l’eau afin de ne pas léser sa santé. Mais que nenni, la dame refuse de rompre le jeûne pour des considérations aussi futiles que son état de santé. Elle préfère avoir une plus grande récompense grâce à son dur labeur qui l’attendra au paradis, soutient-elle.
Sortie de métro
A peine le temps d’entendre la fin de cette phrase que la station Khelifa Boukhalfa est atteinte. Ceux sur le quai n’attendent pas que les passagers descendent de la rame qu’ils commencent déjà à s’y engouffrer, provoquant des bousculades facilement évitables. Les contrôleurs attendent en haut, s’assurent que tout un chacun dispose bien de son titre de transport et au cas où le contrôle dégénère, le poste de police est juste en face. En prenant les escalators, la chaleur du monde extérieur commence déjà à se faire ressentir et les odeurs corporelles, pas toujours agréables de même.
Une petite fille avec son ballon rouge en forme de cœur, pleure en haut des escaliers (unique moyen pour descendre). Elle refuse de descendre autant de marches et supplie sa mère de la porter. Celle-ci, épuisée mais souriante, voulant éviter un scandale inutile, obtempère. Elle porte d’un bras ses lourds achats et de l’autre sa fille qui commence à ravaler ses larmes. Gênée, elle refuse toute aide et se dit habituée à jongler avec tout cela dans son quotidien de mère. Sortie Victor Hugo, la mosquée Errahma n’est pas bien loin. En ce mois de Ramadhan, elle propose toujours son célèbre restaurant du cœur, solidaire, restaurant errahma. Il est destiné à toutes les personnes nécessiteuses, bouclant difficilement les fins de mois ou à ceux loin de chez eux au moment de l’iftar.
La rue Didouche Mourad n’a jamais été aussi vide. Les passants fuient le trottoir ensoleillé et s’abritent à l’ombre dès qu’elle se présente à eux. Hors de question de se déshydrater alors qu’il ne reste plus que quelques heures avant le repas du soir.
Passant à côté de Meissonnier, des stands attirent. Ils proposent des articles d’artisanat, des accessoires et des bijoux pour les demoiselles. L’un des vendeurs propose également du nougat. De toutes formes et couleurs. Une enfant y mène sa mère qui se trouve dans l’obligation de débourser de précieux dinars qu’elle avait réservés pour le lendemain. A contre cœur, elle lui achète un morceau de ce bout de sucre dont elle a plus besoin qu’elle. Le vendeur, ayant assisté à la scène, lui offre ce morceau. Elle lui sourit et le remercie de ce geste tout en priant Dieu de le protéger et en grondant sa fille en s’éloignant du stand.
Résister aux tentations
Le marché de Meissonnier est comme à son habitude rempli. Vendeurs de chaussettes côtoient ceux de cherbet qui ont plus de succès que les pyjamas à 1.000 dinars. Chez le boucher, une discussion passionnée occupe le vendeur et ses clients. Lui, soutient que la femme a plus de mérite que l’homme durant le mois de Ramadhan. Il rappelle qu’elle se lève à l’aube, prépare à manger et fait le ménage tout en travaillant à l’extérieur et en jeunant. Ceci sans compter les enfants et leur sang froid, souligne-t-il. L’acheteur, lui, est d’avis contraire, en soutenant que l’homme se fatigue plus et que lui a délesté sa femme du poids des courses. «Je suis le ministre de l’extérieur et elle de l’intérieur», se félicite-t-il. Les femmes présentes préfèrent, elles, ne pas prendre partie et demandent au boucher de se dépêcher de les servir plutôt que de tergiverser. «Pendant que vous vous disputez pour savoir qui a raison, le temps passe et la chorba ne se fera pas toute seule», tranche une vieille dame. En sortant de là, une odeur alléchante de brioche chaude vient titiller les narines devenues expertes en ces heures de famine. Faible, le corps ne résiste pas à l’appel de la tentation et va débourser l’argent nécessaire pour déguster cette douceur lors de la soirée.
«250 dinars la barquette de fraises, aussi belles que vous Madame !». A ces mots, les femmes jettent un coup d’œil à ces fruits rouges et appétissants. Le vendeur n’a pas menti, elles sont bien colorées et paraissent juteuses. Les unes les voient déjà en smoothies, d’autres en tarte et le reste désire les déguster nature. Personne ne sait si elles sont sucrées mais l’amour de la fraise l’emporte sur la raison et voilà qu’une autre dépense est faite.
Il faut vite rentrer à la maison. A ce rythme, c’est tout le budget de la semaine qui risque de partir en sucreries. Faisant l’impasse sur le pain chaud, la galette fine et les cherbet, c’est finalement le qalbellouz qui aura le mérite de faire craquer les passants.
Il ne reste plus que deux heures avant l’appel à la prière et la rue se vide, de plus en plus. Les magasins baissent rideau et les passants se dépêchent de retrouver le confort et la fraîcheur de leurs chez-eux. Il ne reste plus que les chats qui rôdent et se pavanent dans la rue attendant patiemment d’être servis. Le repas de ce soir sera, une chose est sûre, très appétissant !
Sarra Chaoui