Ahmed Benaïssa : L’adieu à l’artiste

Ce mercredi, la famille artistique jetait un dernier regard sur Ahmed Benaïssa. Moments fortement émotionnels. Et de l’émotion, ce monstre des planches et du cinéma en avait plein la vie. A en revendre. Dans son quotidien, au théâtre et face aux caméras. Authentique jeu de scène. Alors comme une réplique à cette émotion grandeur nature, avec l’art et ses amis, les siens et même en entretien avec les journalistes, comme en cette rencontre il y a 12 ans, où Ahmed parlait, se confiait et racontait. Ce bel échange a été réalisé en octobre 2010 et publié dans la défunte revue NasBladi. Nous la republions aujourd’hui en un hommage ultime à celui qui demeurera l’Artiste avec un grand A.

Il est de cette épaisseur qu’on ne trouve plus chez le comédien. Evaporée cette ossature, du paysage artistique d’aujourd’hui. Et lui, de sa prestance, de son dire, de sa présence même hors écran et loin des planches, se dégage cette robustesse du corps et de l’esprit. Une force tranquille qui impose le respect et l’écoute. Comme devant son public des tréteaux ou face aux caméras, dont il connaît plus qu’un bout, il émane de ses personnages ô ! combien nombreux, innombrables plutôt, à en oublier, une aura certaine, avec laquelle naturellement il fait de ces petits rôles qui lui sont confiés, des prestations grandeur nature. Au point de mettre de côté, en éclipsant ces légers passages dans lesquels il brille pourtant plus que ces partenaires aux premières loges et autour desquels tourne le film. C’est qu’il sait y faire, le Benaïssa ! N’est-ce pas ce bel hommage qui lui est rendu dans «Les hors la loi» de Rachid Bouchareb, où Ahmed Benaïssa incarne un vieux paysan spolié de ses terres, en rendant par-là ses lettres de noblesse à la dignité qu’il a su si bien vivre et rendre, dans la peau tant de ce fellah déshérité, que de ce père voué avec sa famille aux gémonies de l’errance après la dépossession. Et c’est donc de cet Ahmed Benaïssa à la tête haute, au visage émacié, à la fois tendre et dur, qui passe d’un sentiment à un ressentiment, qui parle de lui. Tel qu’il est aussi dans la vie, sa vie, qu’ailleurs, dans celle de ses personnages qu’il endosse, la dragée haute.
Très ponctuel, il se présente à l’heure et à l’endroit convenus. Distant, il apparaît. Mais une fois le premier mot lâché et qui pèse de tout son poids, le déclic d’une bonne discussion fait le reste. A satiété. Et dans un français châtié. Qui laisse entendre que la langue arabe, ça le connaît aussi. Avec les accents algériens en ces quatre coins où il se sent à l’aise et chez lui, là où il se trouve. Et Dieu seul sait et Ahmed avec, combien il a traîné son corps et sa verve par monts et veaux dans toute l’Algérie qu’il a appris à connaître, à découvrir puis à aimer, avec ce père jaloux de la libération du pays pour lequel il a sacrifié sa terre natale pour être de cette libration avec la Fédération de France du FLN. Le front  dont il a choisi de se barder entier et sa famille avec, laissant derrière lui tout un acquis, un apprentissage, lui, l’un des rares lettrés de Nedroma, d’où est originaire la famille Benaïssa. Une des contrées auxquelles elle est affiliée. Puisque, comme le rapporte Ahmed, les Benaïssa on les trouve partout en Algérie, et même en provenance du Maroc, à Meknes, une confrérie qui se serait partagée pour aller s’installer en plusieurs endroits. En Kabylie, à Ath Yenni, à l’ex-Fort national, actuelle Larbaa Nath Irathen, M’sila, à Nedroma, Tlemcen, Mostaganem… Tel qu’Ahmed l’a recueilli de ses propres sources parentales, ou livresques, en cet ouvrage d’un ethnologue allemand sur «Les Aïssaoua à travers le Maghreb». Une curiosité que ses racines à retrouver. Un des profils de cet artiste qui veut toujours apprendre et s’informer. Jusqu’à aujourd’hui. Dans ses déplacements dans l’arrière pays où il ne manque jamais de marquer une halte spirituelle dans les zaouias. Presque une habitude prise avec sa mère quand il était  tout enfant. Pour un peu de mysticisme dans lequel l’artiste ne verse pas mais auquel il reste sensible. Une autre manière de demeurer encore à l’écoute d’autrui, des tréfonds de la société à laquelle il dit appartenir malgré cet éloignement, que son enfance et sa jeunesse a vécu.
À l’écoute des autres
Lui qui aime tant à écouter les autres, dans les répliques en lesquelles il sait dénicher le bon compagnon d’un long métrage ou d’un téléfilm. Ce vis-à-vis qui vous fait face doit avoir du répondant et de la rétorque. Car, ce n’est que là qu’Ahmed se sent à l’aise. Tant il s’est essayé à ce jeu-là. Un jeu, ce qu’il y a de plus sérieux. Puisque c’est comme cela que cet artiste venu accidentellement à l’art, le 4e d’abord avant le 7e, a fait ses classes et ses preuves, voici maintenant un bon demi-siècle.
Depuis enfin cette rencontre fortuite en France, avec des comédiens dont la présence l’avait subjugué alors qu’Ahmed était encore au collège, en internat où l’avait inscrit son père ; puis hébergé chez une tante. Une veine parce que ce dernier allait être fait prisonnier pour son activisme au service de la Révolution algérienne.
C’était à la place des Terreaux, se souvient l’homme aujourd’hui bien loin de ses 17 printemps là. Ces derniers avaient abordé ce jeune adolescent visiblement seul à leur étonnement. Il répond à leur curiosité en déclinant fièrement et sans hésitation son identité : Algérien ! Nous sommes en 1961, à l’orée de l’indépendance de l’Algérie. Un ha !… d’admiration fuse de leur bouche. Et d’inviter le collégien à venir les voir jouer au théâtre. Ahmed ne se le fait pas dire deux fois. Il est au rendez-vous de cette pièce montée par le grand Georges Planchon, un fervent de Molière, du théâtre de La Cité, intitulée Al Capone. Dans les coulisses où Ahmed se retrouve, il répond sans ambages aux curieux qui l’y trouvaient surpris de cette jeune présence incognito : «Je suis comédien», ose-t-il. Aujourd’hui, il rit de cette réponse audacieuse.
Et c’est ainsi que les premiers contacts avec les tréteaux se sont noués à la faveur de sa présence opportune en France qu’il quittera à la libération du pays. Il y revient avec ce père artisan de la liberté et ce faiseur de l’instruction de l’aîné de ses garçons, précédé dans par une fille dans une famille de 8 enfants. Une instruction qui a valu à Ahmed un diplôme du collège technique en tant qu’ajusteur. Cette même instruction, précise l’héritier Benaïssa, sur laquelle le paternel ne s’est jamais fait chiche, y compris avec les filles qui ont également fréquenté l’école. «Mon père était lettré, à cheval avec l’islam. C’était un homme tolérant.»
Formé par les grands
Ses débuts se sont d’abord faits timides dans de petits rôles avec lesquels il a été distribué au théâtre. Dans notamment «Ma yanfaaghiressah» (seule la vérité compte) de Mahieddine Bachtarzi. Et une autre du non moins célèbre El Boudali Safir. De ces deux participations est né un vrai rôle que Mustapha Kateb lui confiera malgré l’appréhension d’Ahmed auquel le grand dramaturge demandera de faire preuve de confiance en soi et laisser libre cours à ses capacités. C’est cette impulsion à aller de l’avant qui encouragera Ahmed à foncer. Il est fait officier de l’ALN dans El Khalidoun : «Je n’avais pas encore 20 ans et je devais incarner le personnage d’un officier. Je trouvais ce rôle énorme, moi qui n’ai pas vécu en Algérie pendant la guerre de libération». Enfance et adolescence se sont déroulées en France. Il parle de son hésitation à Katebqui le pousse : «Fais-moi confiance», m’avait-il dit, se remémore Ahmed, un sourire évocateur de cet instant-là. Ahmed rapporte aussi ce blocage qui l’a cloué sur scène à son apparition, la première professionnelle. «Et c’est Larbi Zekkal, allahirahmou, qui m’avait soufflé le premier mot avant que je ne reprenne la parole pour me déclencher naturellement. Et ça été un véritable succès. Le premier de ma vie d’artiste», confie Ahmed Benaïssa. Cette entrée fulgurante, si elle rassérène à ce moment-là, n’en est pas moins porteuse d’angoisse en une projection vers l’avenir.
Cet avenir est aujourd’hui là, à portée des mains de l’artiste qui n’en démord pas pour autant : « Jusqu’à aujourd’hui où je ne peux pas prétendre que j’ai totalement confiance en moi. Non que je manque d’assurance, pour chacun de mes rôles mais il y a cette angoisse qui ne déloge pas.» C’est l’effet du professionnalisme marqué par le trac même avec le plus rôdé des artistes ?« C’est ce qu’on dit», répond Benaïssa.
L’artiste qui ne reste pas absent du petit et du grand écran, demeure attaché aux tréteaux. «Je vais peut-être revenir au théâtre», annonce-t-il tout haut, comme soulagé de le dire enfin après certainement l’avoir pensé secrètement. Ou espéré.
De l’expérience
C’est après tout, non, avant tout, ses premières amours ! Et ce sont celles qui ont déclaré leur flamme au jeune Ahmed alors encore adolescent. Et peut-on oublier ses amours d’adolescence, les premières. Cette annonce est aussi porteuse d’espoir dont une lueur vient illuminer le regard profond de cet homme qui venait de croiser une invitation qui a sonné comme une insinuation à un retour probable sur les planches, venant du regretté M’hamed Benguettaf, directeur du Théâtre national algérien. Au détour d’une bifurcation entre l’entrée des artistes et le Tantonville. Ce café qui retient tant de secrets et de belles années dans ses murs, autour d’un souper, odorant d’une pièce qui vient de se jouer et d’une création en débat. Lieu fétiche des comédiens, plein de vie et de talents.
Et de ce théâtre, anciennement Opéra d’Alger, Benaïssa retient beaucoup d’émotions accrochées au pan des représentations encore retentissantes d’applaudissements, nourries d’échanges et d’amitié avec des comédiens qui ne sont plus de ce monde, et d’images gravées à jamais dans le fin fond d’une mémoire qui refuse d’amnistier la douleur de cette tragédie dont les Alloula, Medjoubi ont fait les frais. Une évocation qui laisse un moment de répit à ce torrent de mots qui tentent de cerner une carrière, un métier et un devenir.
Un long voyage au théâtre dont la dernière escale remonte à 2004 dans une rétrospective pour mémoire de ces deux représentations ici même au TNA, aux côtés de Linda Sellam et Malika Belbey pour partager «La main de la damnée» en hommage aux victimes de la décennie noire. Une tournée en France s’en suivra, à Grenoble.
De ce parcours théâtral dans lequel Benaïssa a aussi été à la tête d’un théâtre, celui de Sidi Bel-Abbès, pendant 9 longues et belles années professionnelles avec cet autre apprentissage de l’autre côté de la scène, Benaïssa demeure comme le propre de l’homme, cet éternel insatisfait. En fait d’insatisfaction, le mot est trop vite lâché. Car, l’artiste parle plutôt du désir de faire plus.
Saliha Aouès