Aïssa Moali, expert en écologie : «Le reboisement doit être un objectif stratégique»

Aïssa Moali, qui a longtemps enseigné à l’Université de Tizi-Ouzou puis celle de Béjaïa, en fin connaisseur de la faune et de la flore de notre pays, évoque les bienfaits du reboisement et les conditions qui doivent l’entourer.

Quelle importance revêt le reboisement dans notre pays?
Le reboisement est très important, voire indispensable. En plus du fait qu’il doit être bien réfléchi, il faut qu’il soit porté par tous les acteurs de la société, et devienne un objectif stratégique sur lequel reposera le développement du pays. Il doit être conçu et pensé comme un instrument efficace et rapide contre toutes les dégradations de nos paysages et des habitats qu’ils renferment. Le reboisement constitue aussi une voie pour la restauration et la réhabilitation du patrimoine édaphique dont dépend le développement de l’agriculture et du patrimoine forestier. L’arbre revêt une telle importance que chacun doit participer à sa promotion. Celui-ci comporte deux parties : une aérienne : le tronc, les branches, les fleurs et les fruits, et une souterraine : racines et communautés d’organismes et de micro-organismes liés par symbiose. La première partie nourrit plusieurs espèces : abeilles et autres insectes, oiseaux, mammifères, être humain. Dans le sol, les communautés d’invertébrés, bactéries et champignons forment une usine de nitrates et de carbonates utiles à la production végétale de l’arbre et des espèces qui constituent son habitat. L’ensemble de ces relations supportent une diversité biologique qui assure la durabilité du fonctionnement des écosystèmes.
Les incendies à répétition sont-ils un motif au reboisement?
Bien évidemment ! Les services des forêts sont déjà à pied d’œuvre, dans le cadre d’un programme de reboisement des zones incendiées. Il faut le faire vite pour éviter les problèmes d’érosion. Le reboisement, dans ce cas, doit constituer un sujet de veille écologique pour la conservation des habitats naturels, avec l’appui d’un système d’information géographique sur la nature et la qualité des sols, qui intègre les disponibilités des plants de préférence de provenance locale, les réseaux des pépinières et leur capacité de production et tient aussi compte des changements climatiques. La situation de notre patrimoine arboricole nécessite d’être améliorée de manière soutenue dans le cadre d’un plan d’action national ayant pour objectifs principaux : la réhabilitation des surfaces forestières et des ripisylves des oueds, le développement des surfaces arboricoles fruitières, des oasis et la protection de la végétation des grands oueds sahariens. Il faut insister enfin sur l’effort à fournir pour réhabiliter, à chaque fois que c’est possible, espèces et variétés locales qui portent en elles une histoire naturelle chargée de capacités d’adaptation et de réponses aux changements dans les paramètres des milieux.
Comment procéder au reboisement ? Existe-t-il des règles à respecter ?
L’Algérie dispose, depuis fort longtemps, de structures et institutions capables de mener à bien les objectifs de reboisement et boisement. Les équipes de chercheurs de l’INRF et de différents instituts d’agronomie sont capables d’élaborer schémas, programmes, différentes techniques et règles qui régissent le reboisement et les plantations. Cela dit, la préoccupation principale réside dans le respect des règles qui doivent conduire à la réussite par un suivi rigoureux. Le manque d’entretien a été le principal facteur d’échec des milliers de programmes initiés depuis l’Indépendance. Il est temps de réfléchir à des partenariats, au développement de petites sociétés locales pour le suivi, à des concessions au bénéfice des populations locales, avec en prime la promotion de l’apiculture, de l’élevage extensif surveillé. Ce sont autant de passerelles et d’opportunités socioéconomiques pour la réussite des reboisements. Il est encore temps de passer à une autre vitesse pour améliorer la couverture végétale du pays. Les pouvoirs publics sont appelés à plus de volonté pour élargir les surfaces vertes qui sont source de sérénité, d’abondance, de sécurité alimentaire et de paix qui apporte la joie de travailler, de bien se nourrir, de bien vivre en communauté solidaire. Par contre, la désertification est source d’indigence, de malheurs, de mal- être et de conflits.
Le barrage vert est-il efficace contre la désertification ?
Le barrage vert doit être repensé dans sa conception pour éviter des monocultures pauvres en biodiversité et facilement fragilisées devant les actions du climat et des multiples parasites et maladies. Son efficacité à atténuer les vents de sable ne peut s’affirmer que dans un cadre géographique inclusif tenant compte de la climatologie et de l’état de conservation des sols. Plusieurs études basées sur l’imagerie satellitaire ont montré que l’origine de ces vents se situe parfois très loin des lieux d’impact. Ils se lèvent là où la végétation est absente ou rare. La présence de végétation est un élément important pour retenir les sols, en général des sols fins. La lutte contre ces vents nécessite un investissement pour la conservation du couvert végétal compte tenu de différents facteurs et paramètres locaux, comme la climatologie, la conduite de troupeaux et les capacités de charge des milieux.
Entretien réalisé par Fatma-Zohra Hakem