Alger sous les psychotropes : La jeunesse en peine

Ils attendent, pour la plupart, que les rues se vident. À l’entrée des immeubles, en une poignée de main, les jeunes s’échangent. Entre dealer et consommateur, il y a comme une complicité. À Alger, malgré l’euphorie provoquée par la drogue, de nombreux jeunes confient être coincés entre le marteau et l’enclume.

Il est 22 heures passées. Nous nous sommes aventurés dans l’un des quartiers populeux de Bab El Oued. Sous la vétusté des immeubles du Groupe Taine, nous croisons des jeunes qui rôdent en contrebas. Âgés de moins de vingt ans pour certains, ils n’hésitent pas à orienter des passants de la même tranche d’âge en quête de «bonbons». Ils analysent le comportement et la carrure. Les consommateurs, nous dit-on, sont facilement repérables. Ce n’est qu’en acceptant de jouer le jeu de ces jeunes que nous mesurons l’ampleur de la toxicomanie chez la jeunesse. Après l’échange d’opinions, de conseils et de points de vue, les langues se délient. Les jeunes que nous avons rencontrés confient avoir du mal à se construire, à s’en sortir financièrement et, brisés par l’addiction, ils n’avaient d’autres choix que de vendre de la drogue à leur tour pour pouvoir se la payer.
Mohamed (les noms ont été changés pour garder l’anonymat des concernés), est âgé de 21 ans. Il a commencé à toucher à la drogue à 17 ans. Il avait pourtant un travail, se confie le jeune, l’âme en peine, et ne manquait de rien. «J’ai succombé aux tentations des copains. Sincèrement, je ne me suis jamais imaginé tomber dans le piège des stupéfiants», a-t-il raconté. Cette initiation à la toxicomanie à travers les fréquentations est évoquée à l’unanimité par toutes les personnes rencontrées. Mohamed nous présentera son ami et voisin, Ramel. A peine âgé de 18 ans, qu’il connaît déjà tout un rayon sur les psychotropes. Pourtant, le jeune a réussi à s’en défaire. Avec l’aide de ses parents, il a été admis au Centre de prévention et de lutte antidrogue, implanté à la forêt de Bouchaoui. Il nous invitera à les rencontrer et à recueillir leurs témoignages poignants. La maman, la cinquantaine consommée, nous raconte comment elle a sauvé son fils de la «perte». Aimant et affectueux, Ramel n’avait pas de mauvaises fréquentations et ses amis étaient connus des parents. «Du jour au lendemain, son comportement a totalement changé. Il a commencé à être de plus en plus distant et était beaucoup sur la défensive», nous dira Mme Nadia, sa maman. Inquiète, elle n’hésite pas à informer le père et invitent leur enfant à discuter. «Il dormait énormément mais nous étions loin de penser qu’il se droguait», poursuit le père d’un ton désemparé. «Je n’avais rien décelé au début. Ma femme a remarqué que notre fils avait souvent les yeux rouges. C’est ce qui l’a alertée», poursuit notre interlocuteur. «J’ai tenté d’évoquer le sujet à maintes reprises mais Ramel avait du mal à se confier. Il niait et refusait d’admettre. Un jour, il a fini par avouer car il voulait en finir. Il nous a raconté avoir essayé avec ses copains des pilules et, rapidement, l’addiction s’est installée», raconte la maman, dont l’addiction a coûté cher à la famille, qui a dû payer les dettes du dealer par peur de représailles. Ramel, de bon gré, a suivi des séances de désintoxication et affirme n’avoir touché à aucune drogue depuis plus de 5 mois. Sa sobriété est encore fragile et affirme mener un combat singulier contre lui-même pour ne plus y penser. Quel que soit le milieu social, qu’ils soient sportif ou d’activité extrascolaire, adolescents et moins jeunes finissent par succomber à la tentation des drogues, après une simple histoire d’imiter les copains. Une fois qu’ils y ont goûté, la tentation mène souvent sur le chemin de la perdition.
«Ma vie ne tourne qu’autour des drogues»
Alors que les parents ont du mal à aborder le sujet des drogues avec leurs enfants, ces derniers éprouvent également des difficultés à vivre pleinement. C’est le cas de Ramzi, résidant à Hussein Dey, qui admet avoir commis une «irréparable erreur» en essayant de consommer des psychotropes. Il confesse qu’il a du mal à se «libérer de ses vieux démons». Il est consommateur depuis plus de six ans. Aujourd’hui, il est âgé de 22 ans. Il a quitté l’école pour se consacrer pleinement à son addiction. Son univers ne tourne qu’autour des drogues. Cette déchéance lui a également fait perdre sa famille et ses amis qui ne lui adressaient plus la parole. «Je ne contrôle plus ma vie. J’ai commencé à l’âge de 16 ans alors que je me déplaçais avec des amis pour voir des matchs de football. C’est à ce moment-là, insouciant, que la descente aux enfers commence», a-t-il souligné. Sans perspectives, il assure vouloir prendre sa vie en main. «Je vais arrêter de vendre et de consommer des stupéfiants», affirme Ramzi avec amertume. Sa prise de conscience le pousse à en parler à sa famille qui l’encourage et l’accompagne dans sa désintoxication. «Je ne suis plus le même. Je ne me reconnais plus. Depuis que j’ai commencé à me droguer, les choses vont mal pour moi. J’ai surtout sur la conscience la consommation de jeunes adolescents à qui j’ai vendu de la drogue et qui sont devenus par la suite accros. Cela me pèse énormément», a-t-il confié. Le sourire tendre et plein d’espoir, Ramzi veut quitter le milieu du «Saroukh» et «El Hamra». «Quelques instants de bonheur éphémère ne valent rien devant une vie gâchée», admet-il.
La pilule ne passe pas
Au vu et su de tous, dans plusieurs quartiers de la capitale, les psychotropes se vendent comme des petits pains, et ce, en plein jour. Au moins une centaine de lieux clandestins de vente de stupéfiants sont dénombrés, alors que certaines communes sont devenues de véritables plaques tournantes de trafic. Ouled Fayet, Aïn Benian, Kouba, Alger-Centre, Chéraga, Staouéli, Zéralda, Bab Djedid, les Barreaux-Rouges et beaucoup d’autres localités ont le vent en poupe. On y vend le «Gendarme», «Saroukh», «CRB» ou encore «Milka». Ce ne sont là que quelques noms de psychotropes écoulés. Et pour mieux brouiller les pistes des services de sécurité, les jeunes vendeurs choisissent de donner des pseudos, tels que «Castor», «Dokdok» et «Flicha» pour n’en citer que ceux-là. Quant aux prix des psychotropes, ils varient entre 100 et 800 DA le comprimé, selon l’intensité de l’effet provoqué. Pour les plus aisés, ce sont des pilules qui se négocient entre 1.000 et 3.500 DA.
Au pied des immeubles des cités, dans les quartiers résidentiels et même au centre-ville, le voisinage dit souffrir de ces trafics qui mettent à mal leur quotidien. Ils craignent également de voir leurs enfants basculer dans ce milieu. Karim, quadragénaire, résidant à la cité Maya à Hussein Dey, fait savoir que le trafic de stupéfiants est devenu tellement flagrant que même les parents sont au courant de qui sont les dealers et qui s’en procure. «Nous vivons un enfer. J’ai même peur que mes enfants n’essaient à l’école. Je les sensibilise fréquemment pour qu’ils aient peur et n’y touchent pas. Mais les stupéfiants sont tellement présents qu’il faudra employer les grands moyens pour éradiquer le phénomène», souligne notre interlocuteur. Il ajoutera que le voisinage tente de limiter les ventes en allant voir directement les dealers et de les sensibiliser. «Avant le Ramadhan, une dizaine de volontaires se sont donné rendez-vous à la mosquée du quartier et sont sortis sensibiliser les jeunes sur la consommation des psychotropes. Cela a fini en émeutes. C’est très difficile pour les parents de voir leur progéniture prendre des chemins escarpés alors que l’avenir pourrait leur réserver de belles choses», poursuit-il. Aujourd’hui, des riverains s’attellent à la signature d’une pétition pour en finir avec la vente de stupéfiants dans leur quartier.
Walid Souahi