Dans le silence qui précède la rupture du jeûne : Derrière les rideaux…

Alger s’engouffre dans ses intérieurs à l’approche d’El Adhan. En un clin d’œil, les quartiers se taisent. Perdent leur vivacité. Figent leurs mouvements. Plus âme qui vive dehors.

Et dans cette cité des hauteurs d’Alger, dans Bouzaréah, plongée dans le noir alors qu’un récent contrôle des agents prestataires de Sonelgaz a apporté du soulagement aux habitants. Les immeubles illuminés comme entourés par un feu de joie. Les lampes changées ont, à peine trois jours après, grillé après un court-circuit. Et depuis, le noir total. Aucune réclamation des consommateurs. Chacun comptant sur l’autre. Et la situation perdure. Surtout en ce temps pluvieux où les ombres ne sont visibles que par des échanges qui tonnent à leur passage. Ce sont les retardataires. Parmi eux, les commerçants qui viennent de fermer boutique le temps de la rupture du jeûne. Furtivement, ces derniers arrivés à la maisonnée se glissent dans les cages d’un pas lourd et pressé, à en vouloir au sol, martelé de tout son poids. Silence et ambiance désertiques. L’appel des muezzins emplit l’air. Son invitation à salate El Maghreb se fait entendre distinctement dans le calme religieux dans lequel est plongé le quartier. Pour laisser les couverts entamer leur concert en s’entrechoquant dans les assiettes prêtes à raviver les sangs. Cages d’escalier hermétiquement fermées, volets tirés quand il y en a encore, sinon des lumières laissent filtrer un semblant de vie derrière les fenêtres en PVC, la tendance de l’heure. De temps à autre, des corps se meuvent dans des va-et-vient autour du centre de la pièce. Névralgique. La table. C’est la maîtresse de maison qui est encore debout à servir l’assemblée réunie autour du f’tour que la ménagère a mis un honneur à préparer, évidemment debout toute la journée. Le temps d’El Iftar est voluptueusement savouré. Dans certains foyers, il y a la télé qui envoie des lumières qui sautent. Le petit écran inconditionnel pendant le Ramadhan et à El Iftar accompagne les jeûneurs comme un appoint au ressourcement identitaire.
Dehors, les voitures garées sont lavées de sable des derniers jours. Même les chaussées et trottoirs sont nettoyés. Ça a du bon cette pluie salvatrice même tardive. Parfois, un chat fait retentir l’alarme de véhicules. S’en suit un battement de fenêtre. Sans doute, le propriétaire qui jette un œil sur sa voiture, histoire de se rassurer. Pourtant, dans ce quartier, jamais aucun vol de voiture n’a été signalé et pas de cambriolage non plus. Depuis plus de cinquante ans, c’est dire ! C’est presque une famille, tout le monde connaît tout le monde. Même les derniers arrivés ont fini pas se mêler aux anciens. Admis dans la communauté.
A peine un quart d’heure après, ça commence à bouger. Les fenêtres et les balcons accueillent sur leurs rebords les fumeurs. La chorba avalée d’un trait, les premières volutes aspirées montent au ciel, traçant des nuages dans cet air déjà bien embué pour un mois d’avril. Un chandail jeté sur les épaules pour ne pas prendre froid, il y en a qui mettent une tasse de café au bord du balcon et tirent avec un bonheur toujours renouvelé sur la cigarette. Pourtant, chaque Ramadhan, on se promet qu’on va l’abandonner. Chassez le naturel, il revient au galop. Impossible de s’en défaire. Irrésistible.
Le f’tour tire à sa faim, le bruit des chaises qu’on traîne, des tables que l’on ajuste crée un mouvement de corps derrière le voile fin des rideaux ou le PVC, sans. Dans les cuisines, les baies vitrées sont grandes ouvertes. La corvée de l’eau commence. C’est jour de son retour dans les robinets selon le programme de la Seaal de un jour sur deux. Bruit de marmites, d’ustensiles, re-va-et-vient dans les appartements. La télé est à volume déployé.
Saliha Aoués
Ils guettent les consommateurs au coin d’une boutique : Ces mendiants qui choisissent leur aumône 
Le Ramadhan a aussi ses mendiants. Ils sont particuliers. Ne se font pas discrets pour un dinar. Demandent, exigent, s’imposent, harcèlent, persécutent même. Femmes et hommes. De tout âge. En bonne santé physique et morale.
Ils savent utiliser les mots qu’il faut et à l’endroit qu’il faut. Ils choisissent délibérément d’accoster les citoyens là où ils viennent de mettre la main à la poche. Ils en deviennent une cible privilégiée. Alors, ils s’adossent aux murs contigus aux commerces, occupent les coins et recoins des épiceries et superettes, se mettent en travers des consommateurs qui déambulent d’un étalage à l’autre. Ils ne se contentent pas de tendre la main, implorent, exhibent des paniers vides, des ordonnances, invoquent des prières et des versets de Coran… tout pour gêner, désarçonner, intimider. Mettre devant le fait accompli.
Ces femmes et ces hommes et même des enfants savent choir leur lieu de manche. Ils ne demandent pas la charité, ils ne veulent pas de l’aumône qu’on leur offre. Ils suggèrent, choisissent et insistent. Non pas en argent quand ils savent que l’on en donne de moins en moins. Ils désignent le produit de leur convoitise : des fruits, des dattes, des feuilles de diouls, de la viande blanche ou rouge, des gâteaux, et même des bouteilles d’huile! Comme s’il en pleuvait. Et lorsqu’on propose des galettes ou du pain, ces demandeurs d’aumône déclinent l’offre en montrant déjà un couffin bien plein, ou remercient d’un refus de la tête. Devant les boucheries, ils demandent un morceau de foie, de la viande de chorba, un morceau pour un plat, chez le volailler, des abats de poulet, une poitrine… Tout est bon à emporter !
Aux abords des mosquées, ils appréhendent les prieurs en se rapportant à Dieu. En racontant sa vie, ses enfants, ses  maladies, sa précarité, ses histoires intimes de famille. Au point de gêner. De faire détourner le regard d’une blessure, d’un bras dans une écharpe, d’un pied entouré d’une bande crasseuse, d’une ordonnance qui en a vu des mois passer… et quand une âme charitable tend quelques petites monnaies, on la prend à contre cœur en examinant les pièces ou la pièce !
D’autres mendiants par contre ne font que vous effleurer du regard, vous tirent la manche de votre veston, poussent vers vous une petite assiette en plastique sans regarder le passant… Ils se contentent de ce qui leur est donné. Pour ne pas rentrer les mains vides. Quand les pièces s’entrechoquent dans l’ustensile, il n’y a aucune réaction du quémandeur. Pas même un merci. Ou à peine prononcé, inaudible.
En fin de journée, ces mendiants ont déjà déserté les rues, leur gibecière bien pleine car il se trouve toujours des cœurs qui se laissent attendrir… Et demain est un autre jour.
S. A.
Commerces : Les dons ne vont plus à la corbeille
Dans les supérettes notamment, parfois dans l’épicerie du quartier, il est à un coin des étalages une grande corbeille destinée aux dons des clients. On y met de tout. Chacun selon ce qu’il peut offrir. Et le Ramadhan est propice à ces donations. Le contenu est souvent composé de produits de première nécessité, café, lait en poudre, pâtes alimentaires, huile… Parfois, on trouve des biscuits, du sel, du vinaigre, de la tomate concentrée…. Cela faisait le bonheur des associations qui se font l’intermédiaire des personnes dans le besoin. Mais depuis quelque temps, quand les corbeilles n’ont pas disparu, elles affichent une maigre récolte. Les responsables des points de vente confient qu’avec l’érosion subie par le pouvoir d’achat, les dons ne se font presque plus même pendant ce mois de jeûne.
Hausse des prix  : L’argent jeté à la poubelle
Depuis l’arrivée du Ramadhan, les prix des fruits et légumes et des produits alimentaires frisent l’indécence. Et bien sûr, les consommateurs s’en offusquent, crient au scandale, appellent l’Etat à la rescousse, pendant que les associations des consommateurs dénoncent à tue-tête ces prix sans foi ni loi… Cependant, tout s’achète même la pomme de terre à 160 DA le kilo… Rien n’est superflu, tout est indispensable. Pour que tout ce qui remplit les couffins finit par remplir les poubelles : repas entiers, chorba, pain sous toutes ses formes… Où est donc le scandale, l’indécence, l’abus et tutti  quanti ?
Salons de coiffure : Les rattrapages des jours sans
Habituellement, les salons de coiffure, notamment ceux pour dames, ferment les trois premières semaines de Ramadhan. Ce mois de jeûne voit la quasi-totalité des coiffeuses travailler sans interruption, hormis la journée de repos hebdomadaire. C’est que les plus que deux années de la pandémie du coronavirus a laissé ses séquelles. Et le poids des impôts se fait sensiblement ressentir. Pas de relâche donc malgré le jeûne, pour pouvoir renflouer les caisses et rattraper ce qui a été perdu ces deux dernières années.
A. S.