ALN : L’acheminement des armes, un périple truffé d’écueils

L’acheminement des armes depuis la Tunisie pour l’Armée de libération nationale (ALN) quelques années avant le déclenchement de la Révolution du 1er Novembre, fût un périple truffé d’écueils et d’embûches, se souvient un survivant d’une des expéditions de 1957 vers ce pays voisin, 65 ans après.

L’ancien moudjahid Yahia Meziani n’avait que 18 ans lorsqu’il a participé à une chevaleresque entreprise d’acheminement d’armes depuis la Tunisie. Il avait quitté la vallée de la Soummam en juin 1957 et n’est revenu qu’en mars 1958, certes vivant et fier du devoir accompli, mais proie à d’innombrables blessures, coltinées le long d’un parcours infernal et mortifère. Da Yahia, du haut de ses 83 ans, n’en a rien oublié, ni des dates, ni des lieux, ni de ses frères d’armes tombés au champ d’honneur pendant le périple. Chaque détail est indélébilement gravé dans sa mémoire, toujours en alerte et prête à livrer des secrets de ce périple périlleux, mais, à la noble cause.
Evoquant un épisode de retour de Tunisie et après avoir traversé le barrage de la sinistre ligne Morice, il a été surpris lui et ses compagnons par une embuscade et un bombardement de l’aviation coloniale qui a décimé toute une compagnie de moudjahidine de la wilaya-II historique, revenue d’une mission analogue, et tué plusieurs membres de sa propre compagnie dont un de ses amis de section. Il en est encore terriblement affecté et le souvenir de cette horrible  journée, qui leur a valu des dizaines de morts, l’a terriblement secoué et l’a spontanément fait fondre en sanglots. « Allah yerham Echouhada »,  répétait-t-il inlassablement, visiblement happé et terrassé par les  horreurs vécues.
Avant même de sortir de la wilaya III et de la vallée de la Soummam, Da Yahia a du affronter des dizaines d’écueils et essuyer une foultitude d’embuscades et de traquenards qui ont eu pour effet de l’endurcir rapidement. Il a fait partie d’une section de moudjahidine, stationnée alors à Ibarissene, à la périphérie de la ville d’El-Kseur, à une trentaine  de km à l’ouest de Bejaïa. Soudain en milieu de journée rappliquent deux compagnies de moudjahidine.  L’une arrivant de Tagma, conduite par Mohand Ouferdhas et l’autre venant d’Ighil Izene, à sa tête un adjudant dénommé Saci l’adjudant. Très rapidement, d’importantes forces de l’ennemi ont envahi et ratissé les lieux, soumis du reste à un pilonnage d’enfer au terme duquel des dizaines de moudjahidines ont dû tomber au champ d’honneur.
Retranchés dans une maison de garde en bas des lieux de combats, les moudjahidine ont reçu l’ordre pour composer deux compagnies de 110 moudjahid chacune et les mettre en ordre de marche pour rallier, sur le champ, le territoire Tunisien. Seulement au vu du nombre de mort durant l’offensive de la journée, il était difficile de concrétiser l’ordre.
Mission et devoir accompli jusqu’au bout
La première compagnie a été confiée au moudjahid Oumekhlouf, de son vrai nom Debbouz Saïd, mort il y a deux mois. La seconde, confiée au chahid Rabah Aferdhas, a dû attendre un moment, le temps de se constituer pour faire le nombre. Chose qui a été faite au bout d’une demi-journée,  coïncidant avec l’arrivée de Moussabline, des volontaires de la région voisine de Mezaia.  Da Yahia a fait partie de la seconde, n’intégrant officiellement son unité cependant qu’une fois son ordre de mission établi. Sans cela il n’avait pas le droit de « voyager », bien que sa présence était vivement souhaitée, car il était le seul à connaitre le terrain de la traversée dans cette partie de la vallée, et le plus habilité à remplacer le guide désigné à cette mission qui est tombé au champ d’honneur  juste avant l’amorce du départ.
La mise en route a débuté dans la région d’El-kseur et Toudja avec l’objectif d’atteindre Ifri ouzellaguene puis Ighram, à la périphérie d’Akbou. En cours de route, les deux compagnies ont été arrêtées dans leur  progression à Ighrem, près d’Akbou, où un détachement de l’armée coloniale se tenait en embuscade. Après avoir pris position, elles se sont rendues compte, que le traquenard nÆétait pas dirigé contre elles, mais contre une compagnie de la wilaya-II, rentrant de Tunisie et chargée d’armes et munitions, destinée à la wilaya-III. Elle était conduite par H’mimi Oufadhel. Rapidement, des combats s’en sont suivis. Et beaucoup de moudjahidine sont tombés les armes à la main dont une femme qui répondait au nom de Hafsa, et qui s’employait alors à approvisionner les djounouds en eau. Malgré le déluge de feu qui s’est abattu sur le lieu de la confrontation,  les trois compagnies, bien que diminuées, ont réussi à s’en extraire et repartir vers leurs destinations respectives. Pour Da Yahia, c’était son baptême de feu. Et tout le reste du voyage n’a été qu’une suite d’épisodes émouvants, de batailles, et de sacrifices.
Dans leur périple qui a commencé de la vallée de la Soummam, les combattants ont sillonné Bordj-Bou-Arreridj, M’sila, Khenchela (Nemamcha) jusqu’à Souk Ahras, vivant les affres de la guerre, dont la faim et la soif et les coups de boutoirs de l’ennemi à chaque halte, notamment à hauteur de  la ligne Morice, où il a fallu défier les barbelés électrifiés, les mines anti personnelles, les surveillances et les réseaux d’obstacles, outre l’aviation, et le bombardements qui pleuvaient à chaque soubresaut. « C’était l’enfer », se souvient-il, en se rappelant ses frères d’armes laissés sur le champ de bataille.
Même arrivés en Tunisie, les combattants n’étaient pas sortis d’affaire, puisque la traque s’était poursuivie jusqu’à l’intérieur, notamment du djebal salah jusqu’à El Kef et Ghardimaou. Chacun y a côtoyé la mort en permanence, dans une sinistre ambiance d’effroi et d’angoisse. A aucun moment les djounoud n’ont succombé au défaitisme. Bien au contraire. « On ne pensait qu’au sacrifice pour la nation, remplir une mission commandée et se battre coûte que coûte », a soutenu Da Yahia. Et ils se sont battus du mieux qu’ils pouvaient en faisant montre d’un courage inimaginable. Et cette force leur a permis de ramener des armes, des mitraillettes, des bazookas, des pièces d’artilleries et des munitions, le tout chargé sur des sacs à dos dans le poids atteignant plus de 50 kg par personnes. Chargés à l’extrême, ils ont refait le même chemin au retour, qui s’est avéré encore plus périlleux. Mais la mission a été accomplie et le devoir et l’objectif de renforcer le front en moyen de lutte atteint.