Amis de la Révolution et frères de lutte : Larribère, une épopée algérienne

Pour beaucoup d’Oranais, particulièrement les plus jeunes, le nom de Jean Marie Larribère n’évoquait, jusqu’en 2017, pas grand-chose à part peut-être la référence à une clinique du centre-ville située à la rue du même nom, non loin du Front de mer. Pourtant ce médecin gynécologue, avec ses filles, Lucie, Suzanne, Aline et Paulette a écrit une des plus belles pages de l’histoire de la communauté européenne qui a soutenu le peuple algérien dans sa lutte pour l’indépendance.

En mai 2017, lorsqu’une une vive polémique a été déclenchée à la suite d’une tentative de débaptiser la dite clinique pour lui donner le nom d’un autre moudjahid, l’on a assisté à une véritable levée de bouclier de la part de la classe intellectuelle de la ville qui a permis non seulement de corriger la maladresse des autorités locales en rétablissant le nom des Larribère à la clinique mais aussi et surtout de mettre sous les feux de la rampe un personnage oranais, qui a été avec sa famille, un des plus fervents partisans du mouvement de Libération nationale.
Dans l’usage commun, beaucoup d’artères et de lieux emblématiques des grandes villes du pays continuent, à ce jour, à être désignés par leurs anciennes appellations datant de l’ère coloniale. Mais le nom de Jean-Marie Larribère, en dépit de sa consonance française, n’est pas du tout une appellation de l’administration coloniale. C’est un nom qui est lié à jamais, à l’instar de ceux d’Henri Maillot et de Maurice Audin, à l’histoire de la Révolution algérienne.
Dans une rencontre organisée en 2018 par le journal public El Djoumhouria en hommage à cet «ami et frère de lutte de la Révolution algérienne», le dramaturge Bouzaine Benachour disait: «A travers Jean-Marie Larribère, c’est un hommage à tous les Algériens d’origine européenne qui ont combattu pour que vive l’Algérie indépendante.» Le professeur et chercheur du CRASC (Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle) et ancien maire de la ville d’Oran, Benkhedda Sadek, a rappelé pour sa part le parcours de Jean-Marie Larribère et de ses 5 filles, toutes des militantes progressistes et anticolonialistes, qui ont été torturées et emprisonnées durant la guerre de Libération, en disant qu’«il  s’agit d’une famille entière au service de l’Algérie algérienne».
Les Larribère et la Révolution algérienne
Né en 1892 en France aux Pyrénées-orientales, Jean-Marie Larribère débarque en Algérie à l’âge de cinq ans avec ses parents. Avec son frère aîné Camille, il grandit à Oran dans le quartier juif aux côtés de ses parents. Jean-Marie Larribère devient dans un premier temps instituteur comme ses parents, et se marie en 1919.L’année suivante, à la naissance de sa fille Lucie, il décide de reprendre des études pour être médecin. Il passe le bac et s’inscrit à la faculté d’Alger. En cours d’études, il est appelé pour faire son service militaire en tant que médecin au grade de lieutenant au Maroc dans un régiment de tirailleurs qui prend part à la guerre des armées espagnoles et françaises contre le chef du Rif marocain, Abdel KrimEl Khettabi, vers 1924-1925, où il sera arrêté et dégradé pour avoir manifesté son opposition à la guerre. De retour à Alger, il termine ses études en 1927 après avoir soutenu sa thèse de doctorat en gynécologie. Toute la famille se retrouve à nouveau réunie à Oran en 1928, année durant laquelle Jean-Marie entame sa profession de gynécologue dans la clinique qu’il a ouverte dans un quartier populaire à Oran.
La famille Larribère devient très vite très active dans le pôle du communisme. A partir de 1956, la clinique de Jean-Marie sert de refuge et d’abri des réseaux clandestins, notamment communiste d’Oran qui joue un rôle important dans la Révolution en collectant les médicaments puis en assurant les liaisons avec les clandestins de la région de Tlemcen. La clinique accueille aussi les moudjahidine  blessés du maquis dès juin 1956, après la mort d’Henri Maillot.
Au cours de la même année, c’est le retour à Oran de Suzanne Larribère, une des sœurs, qui revient du Maroc où son mari, un ingénieur marocain, vient d’être abattu. Les filles Larribère, notamment, Lucie, Aline et Paulette vont connaître les «caves du Trésor d’Oran», puis la prison civile et les camps. Elles sont condamnées en 1957, transférées dans des prisons de France ou expulsées.
En janvier 1957, Jean-Marie Larribère se rend à Alger avec l’idée de se mettre à la disposition des maquis de l’ALN. Mais la cache du réseau communiste est investie par les paras qui lancent la «Bataille d’Alger». Les Larribère vivent, dès lors, dans une semi-clandestinité qui dure jusqu’à la montée en puissance de l’OAS. La clinique est détruite après un attentat de l’OAS en avril 1962. Jean-Marie s’en sort indemne et se réfugie à Paris avant de rentrer à Oran pour faire fonctionner en quartier musulman un hôpital installé dans la maison d’un camarade communiste, soignant les blessés car les violences de l’OAS durent jusqu’en juillet 1962. Jean-Marie mourut à soixante-treize ans en 1965, en France.
Yahia Benaïssa