Amy Liptrot, auteure écossaise en résidence d’écriture à Dar Abdelatif : «L’addiction est le thème récurrent de ma vie»

Amy Liptrot est une jeune auteure écossaise à succès, actuellement en résidence d’écriture à Dar Abdelatif (Alger). Dans le cadre du programme de résidences littéraires de l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel (AARC), en collaboration avec le British Council, elle vit en ce moment les moments clés de sa future production littéraire. Le thème portant sur la «littérature et changement climatique», elle passe ses journées entre rencontres avec ses pairs algériens, visites découvertes de la nature et du patrimoine culturel algérien et master class, entourée des jeunes intéressés par la question de la nature et de l’écriture. L’écrivaine n’a donc pas une minute à elle, d’autant plus qu’elle partage ces moments avec son fils, en bas âge, fidèle compagnon de ses péripéties. Un voyage tant spirituel que dans le sens propre du terme, puisque son aventure a commencé alors même qu’elle se rendait en Algérie à partir de l’Ecosse, en empruntant trains et bateaux. Elle a bien voulu nous accorder quelques minutes de son emploi du temps chargé pour parler de cette aventure incroyable qu’elle vit. Entre confidences sur son passé, sujet de ses livres, ses attentes de cette résidence et impressions sur l’Algérie, elle se livre à cœur ouvert dans les lignes qui suivent…

Entretien réalisé par Sarra Chaoui

 

Dans vos livres, votre sujet d’inspiration est votre vie personnelle. Ecrire sur soi n’est pas chose aisée, comment arrivez-vous à le faire ?
Ecrire à propos de moi a toujours été une chose naturelle. J’ai eu des journaux intimes dès que j’ai su écrire et je pense que c’est là que ma voix s’est développée. En plus de cela, je suis aussi journaliste. Je pense que mon style d’écriture est une combinaison entre le journal intime et le style plus structuré du journalisme. Cela m’a pris un moment, à faire des erreurs, avant d’arriver à trouver la bonne manière d’écrire de telle façon à ce que ma voix résonne comme je le souhaitais. Mon premier livre tourne autour de ma relation avec l’alcool. C’était la plus grande chose dans ma vie avec laquelle j’avais des difficultés. Mais j’ai réussi à arrêter, et c’était alors la chose la plus importante qui me soit arrivée. C’était vraiment le sujet sur lequel je me suis le plus concentrée dans le livre, et tout le reste gravitait autour de cette relation. Je suppose que ma personnalité est de celles ayant besoin d’addiction. Le plus gros problème était avec la drogue et l’alcool, mais j’ai aussi tendance à avoir d’autres obsessions. Cela peut être les personnes, internet, la caféine. C’est un thème récurrent de ma vie et de mon travail.

On peut alors dire que la nature, omniprésente dans vos livres, est aussi une addiction…
Lorsque j’ai arrêté de boire, je devais trouver de nouvelles choses pour combler l’absence qui a été créée suite à mon changement de mode de vie. Le fait de retourner chez moi dans cette île écossaise, me reconnecter avec cet endroit et comprendre plus profondément la vie sauvage, la météo, la mer et les saisons, a été très important pour moi pour me sentir mieux et avoir de nouvelles choses à célébrer. L’un des messages les plus importants de mon travail est le pouvoir guérisseur de la nature. Passer du temps à l’extérieur peut être bon pour nous et comprendre mieux le monde qui nous entoure donne une nouvelle dimension à la vie. Cela rend les choses plus profondes et intéressantes.

Vous êtes en ce moment en résidence à Dar Abdelatif, mais votre travail d’écriture a commencé avant même d’arriver en Algérie, ou, plus précisément, sur le chemin…
Lorsque j’ai été invitée par le British Council à venir en résidence en Algérie, je ne m’attendais pas du tout à une telle chose. Je ne suis jamais venue auparavant en Algérie et je ne connaissais pas grand-chose du pays, mais cela m’a tout de suite paru une très belle opportunité. Néanmoins, j’avais un bébé âgé d’à peine un an et il était inconcevable pour moi de le laisser aussi longtemps. J’ai alors demandé s’il était possible qu’il m’accompagne et le British Council a été très généreux en acceptant. Il y a quelque temps que j’ai pris la décision personnelle de ne pas prendre l’avion pour des considérations écologiques, et c’était également la vision du British Council. C’est pourquoi je suis venue non pas par avion mais en prenant 5 ou 6 trains en un jour, de ma maison dans le nord de l’Angleterre, tôt le matin, pour arriver jusqu’à Marseille le jour même.
J’ai ensuite pris le lendemain matin le ferry de Marseille à Alger. C’était un peu stressant, car nous avions des correspondances à prendre en un court laps de temps, mais c’était un voyage très agréable. Je pense que pour les enfants en bas âge, un vrai voyage de la sorte est plus agréable qu’aller à l’aéroport pour prendre l’avion. J’ai envie de dire que c’est possible, que c’est agréable et j’encourage les autres à faire de même.

Justement, la vie de femme et d’écrivaine est chamboulée avec l’arrivée d’un enfant. Comment faites-vous pour gérer tout cela ?
J’ai deux enfants, l’un a 4 ans et l’autre, un an. Ils occupent la majeure partie de mon temps, mais je continue d’écrire. Je pense en fait que l’écriture est plutôt un bon travail à faire lorsqu’on a des enfants. Parce que tu ne peux pas te permettre d’écrire juste un peu en un court laps de temps.
Cela aide d’avoir un partenaire qui vous encourage. Je n’ai plus autant de temps qu’avant, mais je l’utilise plus efficacement désormais.

Comment occupez-vous vos journées depuis votre arrivée en Algérie ?
Nous sommes en résidence ici à Dar Abdellatif au sein de cette merveilleuse villa. Nous sommes entourés de verdure et avons une magnifique vue sur la mer. C’est un superbe endroit pour être logé. Lundi, nous sommes allés visiter les forêts qui ont été reboisées après les terribles incendies de l’été dernier, à Bouira et Lakhdairia. L’ambassade de Grande-Bretagne a contribué financièrement via le programme du PNUD à ce reboisement. Ils ont construit des protections contre l’érosion et un réservoir pour collecter les eaux pluviales, replanter la végétation. Au niveau de la grande montagne de Lakhdaria où les incendies se sont déclarés, ils ont commencé à replanter les mêmes types d’arbres qu’il y avait auparavant. Et même si au début, on peut voir de la verdure, quand on se rapproche, on remarque qu’il a encore les traces noires des anciens feux de forêt. Certaines jeunes pousses ont pu y survivre, mais elles sont toutes noircies. Nous avons parlé avec un chasseur de la région qui avait aidé à éteindre ces feux, et qui participe actuellement au reboisement. Il y a également un système d’alerte mis en place au cas où il y aurait des départs de feux de forêt. Cela m’a ainsi permis de découvrir d’autres régions, des fermes, des forêts, de m’imprégner de l’essence du pays.

Vous allez animer une mater class intitulée «écrire sur la nature»…
Je ne sais pas encore exactement quel sera le déroulé de la rencontre, mais je vais parler en général de mes idées. Comment une connexion personnelle avec le monde naturel peut mener à vouloir préserver l’environnement. Et aussi plus spécifiquement, je parlerai de mes travaux et de mon processus d’écriture et comment je combine les éléments extérieurs et intérieurs dans mes écrits.

Vous n’êtes qu’au début de la résidence, avez-vous déjà une idée de ce sur quoi vous allez écrire à votre retour ?
Je voudrai commencer par écrire un article à propos du voyage en lui-même, plus exactement sur comment voyager de manière éco-responsable avec un enfant. Et puis après, ce que j’ai vu dans les forêts qui a éveillé mon intérêt, car j’ai vu un parallèle entre les problèmes qu’il y a en Algérie avec l’érosion et ceux qu’on a chez moi avec le littoral et les feux que nous avons également eus. C’est vraiment intéressant de voir que nous souffrons des mêmes problèmes dans différents pays et voir ce que les gens font pour réparer et prévenir leur survenue.
 S. C.