Akli Moussouni, ingénieur agronome et expert en développement : «La production de blé dur doit obéir à une stratégie »

 Dans cet entretien, Akli Moussouni, expert agronome et directeur des programmes du cabinet CIExpert (ex-Simde), a bien voulu cerner le problème majeur dont souffre la filière céréalière. Il s’est exprimé, également, sur les nouvelles orientations du chef de l’Etat sur la production de blé dur.

Le président de la République a mis en exergue, lors du dernier Conseil des ministres, la nécessité de s’orienter davantage vers la production de blé dur. Pourquoi?
L’Algérie n’arrive pas pour l’instant à produire suffisamment quasiment tous les produits, en dehors des fruits et légumes. Ainsi, elle fait face soit à des excédents, soit à des déficits en production compensés par l’importation. Dans le cas des céréales, le produit national est loin de couvrir les besoins du marché. L’Algérie a tenté par le passé de s’orienter vers la production de blé dur, en raison de son prix élevé sur le marché mondial. Mais les retombées ont été aléatoires, quand elles n’ont pas consommé encore les deniers de l’Etat. En effet, une orientation à une échelle macro-économique ne peut se faire que par rapport à des enjeux à maîtriser. L’idée de s’orienter vers le pain noir est encore meilleure à tout point de vue, mais le problème n’est pas là pour l’instant, car l’agriculture algérienne souffre d’une mauvaise gestion et d’un manque de vision et de stratégie pour la faire sortir de son archaïsme.
Mais comment peut-on relever le niveau de production céréalière?
Devant l’aggravation du déficit hydrique lié aux changements climatiques, une filière qui dépend directement de la pluviosité, a besoin de changer de cap en faisant appel à l’expertise du potentiel en eau et sol qui peut être mise en œuvre dans un cadre organisé par territoire. Ça ne sert à rien de s’orienter vers le blé dur avec des rendements insignifiants. Le problème de la filière céréales n’est pas différent des autres filières, à savoir que son industrie de transformation est déconnectée de l’amont agricole, plutôt orienté vers la prise en charge du produit d’importation sous la pression de la demande du marché. C’est de ce cercle infernal qu’il faut libérer cette filière en lui créant une chaîne de valeur nationale qui doit progressivement supplanter sa dépendance vis-à-vis de l’importation.
Quel peut être l’apport des moyens techniques dans l’amélioration de la production en quantité et en qualité?
Actuellement, non seulement notre sol est appauvri mais aussi les moyens techniques performants n’existent pas. La conduite culturale des céréales nécessite des technologies sophistiquées à mettre en œuvre sur des plantations de taille critique. Ce qui nécessite un aménagement des territoires céréaliers d’autant plus que ce type de culture n’est pas exigeant en termes de rotation culturale. C’est un domaine de production absolument stratégique qu’il ne faut pas prendre à la légère. C’est à partir d’une politique de nutrition qu’on adopte des stratégies de sauvegarde de la sécurité alimentaire du pays.
Justement, le président Tebboune  a souligné l’importance de la révision de la cartographie du blé dur, selon les spécifications techniques, géographiques et économiques de chaque région…
En Algérie, le potentiel hydrique souterrain ne coïncide pas toujours avec une géographie favorable à l’agriculture. Les trois sources d’eau utilisables, en l’occurrence les eaux pluviales, les eaux fossiles et dans une moindre mesure les eaux usées traitées, doivent être évaluées par zone pour en faire des cartes exploitables économiquement, car le transport de l’eau et les systèmes d’irrigation ne peuvent être de simple opérations, mais des projets importants bien étudiés. Ce n’est qu’à partir de cette vision qu’on peut avancer dans le bon sens sans gaspiller ni le temps ni les deniers publics.
A. H.