Dossier : Erosion du pouvoir d’achat La vie de plus en plus chère pour les Algériens

Les prix des produits de large consommation, notamment les pâtes alimentaires, l’eau minérale, l’huile végétale, les fruits et les légumes, ne cessent d’augmenter depuis le début de l’année en cours, impactant directement le pouvoir d’achat des Algériens.
Le président de la Fédération nationale des commerçants de gros d’agro-alimentaire, Saïd Guebli, estime que ces hausses sont liées à la crise sanitaire du Covid-19, sans oublier la dévaluation de la valeur du dinar face aux devises étrangères. «La production industrielle de nombreux produits, notamment céréaliers, tels que les pâtes alimentaires a été bouleversée. Les pouvoirs publics ont tenté, en septembre dernier, d’apporter une nouvelle politique de subvention sur le blé dur et tendre destinée à la fabrication de la farine pour réguler le marché, mais cela a eu le résultat inverse. Les industriels importent désormais des semoules de l’étranger. Résultat : de moins en moins de pâtes alimentaires se retrouvent sur les étals et leurs prix ne cessent de grimper», a-t-il expliqué, tout en prenant la défense des commerçants qui garantissent la disponibilité des produits alimentaires au niveau des marchés, sans spéculation. S’agissant de l’augmentation de 20% du prix de l’eau minérale, le président de l’Association des producteurs algériens de boissons (Apab), Ali Hamani, la justifie par cette redevance de 2 DA par litre que payent les producteurs pour utilisation du domaine public hydraulique naturel, en application de la dernière loi de Finances 2021. «La taxe sur la redevance est de 17% ce qui a obligé certains industriels à réajuster leurs prix», nous dira le président de l’Apab, ajoutant que son association a plaidé auprès du gouvernement pour réviser cette redevance, compte tenu du contexte économique difficile des consommateurs. La hausse de l’eau minérale a inévitablement entraîné la hausse d’autres produits alimentaires tels que le lait en brique, les produits laitiers et les boissons. Une étude du Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread), intitulée : «La sécurité alimentaire de l’Algérie à l’épreuve de la pandémie de Covid-19», menée par le professeur enseignant-chercheur à l’Ecole nationale supérieure agronomique (Ensa), Ali Daoudi, et le maître de recherche et directrice division ATE au Cread, Amel Bouzid, soutient que le nombre de ménages en situation de précarité alimentaire pourrait augmenter considérablement dans les prochains mois si des mesures spécifiques de soutien au pouvoir d’achat n’étaient pas prises. Selon Ali Daoudi, une étude de l’Office national des statistiques (ONS) datant de 2011 stipule que 49% du budget des foyers était consacrée à l’alimentation. «Ce budget aurait dépassé 50% aujourd’hui et la situation devient de plus en plus alarmante», nous a-t-il signalé. En effet, selon l’ergonomiste, la situation commençait déjà à se dégrader avant cette pandémie de la Covid-19. «Le pouvoir d’achat des Algériens était déjà faible à la base. Le président de la République a fait état, lors d’une précédente déclaration, de près de 6 millions de citoyens qui perçoivent 30.000 DA de salaire. Cette frange moyenne de la société est maintenant exposée au risque de précarité», a-t-il précisé. La dévaluation du dinar en cours n’arrange pas les choses sans oublier l’arrêt de certaines activités commerciales qui a envoyé plusieurs employés au chômage. Notre interlocuteur considère que la sécurité alimentaire du pays est, en grande partie, dépendante actuellement de deux paramètres fortement touchés par la Covid-19, soit les finances publiques et le marché mondial des produits alimentaires. «En dépit des efforts consentis pour encourager la production nationale, il n’en demeure pas moins que l’Algérie peine à se départir de l’emprise des marchés mondiaux», regrette M. Daoudi, avant d’expliquer, d’autre part, l’augmentation des produits agricoles. «Quand un agriculteur se retrouve avec un surplus de marchandises invendues, il réduit sa production l’année suivante. C’est ce qui s’est passé en 2020. « Les producteurs agricoles ont enregistré un surplus de production l’année dernière ce qui a aidé à avoir des prix stables et relativement abordable. Cette année, la production agricole a été réduite, aggravée par la conjoncture sanitaire. Les produits sont moins disponibles et donc plus chers», a-t-il ajouté, tout en soulignant que les produits agricoles importés contribuent actuellement à hauteur de 55% des calories consommées par les Algériens, ce qui classe l’Algérie dans le top 10 des plus grands importateurs de produits alimentaires au monde. Il estime que la forte dépendance aux marchés internationaux place le pays en situation de précarité en ces moments de grandes incertitudes sur le fonctionnement de ces marchés touchés de plein fouet par la pandémie mondiale. «Les risques qui pourraient perturber les importations alimentaires sont inhérents à la baisse des disponibilités alimentaires et liés aux perturbations des chaînes logistiques mondiales (limitation/interdiction des exportations)», a-t-il mentionné, ajoutant que la sécurité alimentaire correspond à un état d’équilibre entre l’offre et la demande de produits alimentaires. «Aujourd’hui, cet équilibre est assuré en majorité par l’Etat, par le biais de subventions, financées par le trésor public. Pour soutenir l’offre, l’Etat importe les denrées que l’agriculture ne produit pas assez», a-t-il évoqué. «La demande est appuyée principalement par les subventions des prix à la production et à la consommation. Nous remarquons que le prix de l’huile et du sucre ont été revus à la hausse chez l’épicier, car la matière première est, d’après les industriels, importée», lance le Pr Daoudi. Selon lui, le recours massif et structurel aux importations a fini par désarticuler les différents segments du système alimentaire national. Pour y remédier, il préconise de recourir à une politique économique encourageant l’exportation et procéder à l’identification des ménages concernés par l’érosion du pouvoir d’achat. L’ergonomiste estime qu’il faudra également envisager une revalorisation des salaires puisque la dévaluation du dinar est prévue jusqu’à 2024 ce qui créera un climat d’incertitude pour les bourses moyennes.
Walid Souahi