Said Boukhelifa, expert international du tourisme «La saison estivale 2021 sera légèrement meilleure»

Entretien réalisé par Karima Dehiles

Le secteur du tourisme est victime de la pandémie de la Covid-19 en Algérie et ailleurs. Au moment où les autres secteurs commencent à se remettre peu à peu des dégâts occasionnés durant plus d’une année par le virus, le tourisme est toujours tributaire des restrictions de rassemblement et de voyage. Une situation intenable pour les nombreux acteurs et employés qui en dépendent. Dans cet entretien, Saïd Boukhelifa, expert international en tourisme, président du Syndicat national des agences de tourisme, dresse un état des lieux pour le moins pessimiste du tourisme en Algérie.

Le tourisme est le secteur qui a subi de plein fouet la crise sanitaire à travers le monde. Quel en est l’état des lieux en Algérie ? Effectivement, le tourisme a reçu de plein fouet les répercussions négatives et imprévues de la pandémie du coronavirus. Depuis mars 2020, soit 15 mois, sur les 4.000 agences de voyage agréées, en surnombre, 2.000 ont mis la clé sous le paillasson, victimes impuissantes de cette calamité. De fait, avec le ratage forcé des saisons printemps, été et hiver 2020, ensuite printemps et été 2021, et probablement l’hiver aussi pour le tourisme saharien et de montagne, les agences n’ont pas pu maintenir la tête hors de l’eau. Concernant les prévisions, elles s’annoncent pessimistes. Conséquence, un autre millier d’agences déclareront faillite à la fin de la saison estivale. Sur le plan humain et social, près de 12.000 employés sont mis au chômage. Pour les hôteliers, c’est aussi la tragédie, notamment les nouveaux hôtels. Une centaine qui a ouvert un peu partout en Algérie, et la majorité est fortement endettée auprès des banques.Tous n’ont pas dépassé un taux d’occupation des chambres de 5%. Il faudrait un taux de 40 à 60% pour que ces structures rentrent dans leurs frais. Les anciens établissements hôteliers sont logés à la même enseigne. Beaucoup d’entre eux sont déficitaires, certains, du secteur privé, sont mis en vente, mais ne trouvent pas preneurs. Les hôtels publics, restaurés grâce aux crédits bancaires contractés, souffrent également des effets de la pandémie.

La saison estivale commence alors que la saison du tourisme saharien n’a pas été meilleure. La limitation des vols va-t-elle accentuer la situation déjà difficile des acteurs du tourisme en Algérie ?

La saison estivale 2021 sera légèrement meilleure pour les agences de voyage après celle ratée de 2020. Leur chiffre d’affaires est à 70% réalisé sur la vente des billets d’avion, en vols secs et en packages touristiques, notamment les voyages vers l’étranger, dont les nationaux sont très friands. Les frontières demeurant fermées ou semi-fermées, les vols étant réservés aux nationaux résidant à l’étranger, confrontés à l’insuffisance des places mises en vente. Et les voyages touristiques à l’étranger ne sont pas autorisés. Pour le tourisme balnéaire, la demande nationale étant très forte, mais les capacités en nombre de lits sont très en deçà. 50.000 lits pour une moyenne de deux millions de citoyens qui aspirent à passer des vacances en bord de mer, hébergés dans des hôtels avec un minimum de confort, un bon service et de l’hygiène. La majorité des hôtels traite directement avec la clientèle nationale, réservations, paiement, ce dont en pâtissent les agences. Il est à souligner que seulement 10% des agences travaillent avec les hôtels, qui leur bloquent un quota de chambres prépayées, deux à trois mois à l’avance. Quant aux hôteliers balnéaires, ils vont réaliser leur meilleur chiffre d’affaires de l’année.

Le secteur public s’en sort-il mieux que le privé ?

Le secteur public est victime de la pandémie au même titre que le privé, mais il s’efforce de préserver les emplois. Mais pas pour longtemps, si le virus ne disparaît pas. Une aide insuffisante a été accordée à quelques agences, en fonction du dynamisme et du travail de proximité des directions de tourisme de wilaya. Certaines n’ont rien reçu. Le ministère du Tourisme reçoit, depuis dix années, l’un des cinq plus faibles budgets annuels. Il demeure le parent pauvre de l’économie. Donc, il ne peut être d’aucune aide aux opérateurs en tourisme. Il a transmis les doléances écrites des fédérations de tourisme et hôtellerie et du syndicat des agences de voyage, sans retour positif.

Allons-nous voir des touristes étrangers en Algérie en dépit des restrictions dues à la pandémie ?

S’agissant du réceptif, le nombre de touristes étrangers demeure dérisoire depuis plus de dix ans, notamment pour les agences du Moyen-Sud, Oasis et Saoura. Et celles du Grand-Sud, le Hoggar et le Tassili, sont dans la précarité depuis dix ans en raison de la situation qui prévaut dans le Sahel. Beaucoup ont hélas fermé. Chacune nourrit 3 ou 4 familles. Il faudrait souligner la vérité des chiffres et des statistiques. Depuis 1991, soit 30 ans, la destination Algérie n’a pas reçu plus de 60.000 véritables touristes, venus dans le cadre du tour-operating, c’est-à-dire ayant acheté leurs voyages via des tour-operators, soit 2.000 par an en moyenne, chiffre optimiste. Le chiffre pessimiste tourne autour de 40.000 sur 30 ans. Ces touristes sont venus essentiellement pour le tourisme saharien, le reste pour le tourisme de mémoire, c’est le cas des pieds noirs, et certains pour le tourisme culturel, ruines romaines, Saint Augustin, le père Foucault… A l’intérieur du pays, certains jeunes, nés en 2000, n’ont pas encore vu de bus de touristes étrangers passer par leur ville. Leurs parents si. Dans la capitale, très peu de bus de touristes étrangers ont été observés au cours des dix dernières années. Pour le tourisme balnéaire, aucun touriste étranger n’est venu depuis 1991. Les derniers sont des Italiens, via le tour-operator Travel Club Milan, qui ont séjourné à la Corne d’or de Tipasa. Hélas, pour ce produit, nous sommes les derniers sur 22 pays en Méditerranée. Nous étions parmi les six premiers durant les années 1970. J’étais acteur et témoin de ces merveilleuses années, boostées par une volonté politique réelle, factuelle et non textuelle. Pour y remédier, il faudrait reprendre le SDAT, schéma directeur d’aménagement touristique, une véritable boussole. Ce SDAT, lancé en 2008, demeure négligé. S’il est repris avec conviction et par des compétences avérées, il faudrait un travail de longue haleine, s’étalant sur 20 ans, le temps d’une génération. n K. D.S