Amel Bara Kacemi : «Difficile de convaincre les gens d’acheter du beau»

Dans cet  entretien, la femme qui gère une des galeries d’art de la capitale évoque son parcours, sa passion et son travail.  Si elle est décidée à poursuivre, quelles que soient les difficultés, elle ne cache sa révolte, sa déception dans notre société où l’art reste encore marginalisé.

Comment devient-on galeriste ?
Après le décès de mon père, j’ai sombré dans la déprime, mais, les quelques mois passés avec lui m’ont permis d’ouvrir les yeux et de comprendre sa passion et la mienne. Grace à mon professeur, Karim Sergoua, j’ai pu faire mon deuil et briser la coquille où j’étais enfermée.  Il m’a fait aimer les gens. Il m’a incitée à aller voir des expositions, assister à des rencontres littéraires. J’ai découvert ce monde de l’art  qui m’a donné l’envie de devenir galeriste, pour le partage du beau, de  vivre entourée d’artistes.  C’est aussi une façon de recréer l’atmosphère dans laquelle mon père m’avait élevée. Trois ans après sa disparition,  j’ai ouvert la galerie Ifru Design à Telemly, le  14 février 2019.
Sur quel concept avez-vous conçu la  galerie ?
L’idée était d’abord de trouver un nom qui me ressemble. J’ai toujours eu le sentiment d’être sur terre pour me battre. Ma vie a été une succession d’épreuves. Je suis aussi passionnée de mythologie et je me suis dit que je dois chercher, dans  la mythologie amazighe, quelque chose qui pourrait me résumer. J’ai découvert  «Ifru» qui est la déesse du soleil symbole du beau et du partage. Elle est aussi la déesse de la guerre. Je me suis reconnue en elle. Je suis une battante, je glisse, je tombe mais je me relève toujours. Ma  galerie a pour concept le partage et le combat pour la survie de l’art et du beau. Durant  deux années, j’ai fait ce que j’aimais, j’ai organisé des ateliers de formation, des expositions, sans attendre de retour financier. J’ai créé un lieu d’échange  et de  partage.
 
Sur quelles bases sélectionnez-vous vos artistes ?
Les premiers critères sont sincérité et authenticité. Avant d’exposer, je discute beaucoup avec eux. Ce ne sont pas leurs toiles qui m’intéressent mais leur âme artistique. C’est leur univers que je mets en scène et que divulgue aux visiteurs. Quand vous voyez l’exposition de Karim Saadaoui, vous le voyez lui. Un être tourmenté, cynique. Lounis Baouch, c’est aussi son âme d’enfant qu’il a peinte, son insouciance. C’est une peintre qui raconte un quotidien, une enfance dans les quartiers populaires.  Plein d’autres sont venus. Ce n’est pas la performance technique ou le choix des couleurs que je cherche mais ce que raconte chaque artiste, ce qu’il donne de lui-même. Une galerie d’art est un univers dans lequel chaque artiste a sa place.   Je ne juge pas les œuvres et je ne refuse aucun artiste du moment où il est authentique. Pour les artistes qui ont fait des études académiques je peux être exigeante. Ils doivent montrer cette maîtrise. Pour les autodidactes, je me concentre sur leur expression artistique et leur amour pour leur travail.
 Il y a beaucoup de faux artistes qui savent dessiner mais qui n’ont pas l’âme artistique et je ne tolère pas ce genre de personnes. Je suis moi même dans la création et je comprends l’artiste quand il est dans sa bulle. Il est parfois triste et parfois joyeux et rêveur. C’est une fois son œuvre accomplie qu’il revient à la réalité, qu’il se stabilise.
 
Est-ce que le  métier de galeriste est valorisé en Algérie ?
Malheureusement non. C’est une sphère où évolue une catégorie de gens, des intellectuels ou des gens qui ont voyagé et qui ont l’habitude de côtoyer ailleurs les galeries d’art.
Le problème est qu’il n’y a pas de formation pour le métier de galeriste. Il suffit d’avoir de l’argent pour ouvrir une galerie d’art. Après, certains fonctionnent comme des marchands de légumes. Ils ne valorisent pas le métier comme ailleurs. Les gens ne comprennent pas que nous ne vendons pas des objets, mais des créations artistiques.  Quand on a la passion du métier, on peut démarrer avec rien. L’argent ne suffit pas pour tenir une galerie.
Les deux années que j’ai passées à Telemly m’ont appris à prendre conscience  que je dois maîtriser certains aspects. Certes, j’ai vécu de belles choses, mais j’ai aussi souffert d’un manque de maîtrise. J’ai décidé de me former afin de maîtriser l’art de vendre mais aussi de la gestion.  Durant ces années,  j’ai travaillé avec ma passion uniquement et parfois j’ai commis des erreurs. Il faut connaître l’histoire de l’art, la psychologie de l’artiste, la sociologie de l’œuvre, la psychologie de la couleur. Autant de choses qui aident à vendre une œuvre d’art. Il faut avant tout savoir analyser l’œuvre avant de l’expliquer aux autres et de les convaincre à l’acheter. En un mot, il faut être professionnel. J’ai décidé de suivre des cours à l’Ecole des Beaux arts pour perfectionner mon savoir et exercer le métier de galeriste de manière professionnelle.
Il y a aussi une raison pour ce dépit. Aucune autorité n’est jamais venue chez moi et montrer son intérêt à mon travail. Dieu sait que durant ces deux années je n’ai pas arrêté une minute. Je doute fort que notre métier soit catalogué dans un registre de métiers quelconque. Il faut aussi lui donner un statut spécial. Nous ne sommes pas des commerçants ordinaires et nous ne devons pas être soumis à la même législation.
 Ainsi, je trouve profondément injuste que pour devenir galeriste, il faut avoir de l’argent. C’est un métier qui doit être soutenu par l’Etat et apuré. Il faut le confier aux personnes qui aiment et connaissent l’art. Nous sommes ignorés totalement. Quelques galeries sont connues, sollicitées pour des manifestations, mais pour le  reste on fait comme si elles n’existaient pas. Il faut qu’il y ait un véritable marché de l’art animé par des professionnels qui connaissent la valeur du travail d’un artiste et qui ne réduisent une  œuvre à une simple marchandise.
Quelles  sont  vos  difficultés ?
C’est un métier ou on vend du beau et il est difficile de convaincre les gens d’acheter  quelque chose uniquement pour sa beauté. J’ai découvert que beaucoup de  gens n’ont rien compris à l’art. Beaucoup pensent que c’est une perte de temps et ne conçoivent pas qu’on puisse débourser de l’argent pour un tableau. Le premier souci est de faire comprendre aux gens  que la peinture n’est pas uniquement faite pour des expositions et des cocktails. Une galerie d’art est tout un univers qui fonctionné comme n’importe quelle autre entreprise.  Elle a des charges et doit être rentable ou du moins pas déficitaire.  Je ne reproche rien à personne, car même le public n’est pas formé pour aimer le beau. On n’a jamais enseigné à nos enfants à aimer l’art. Consommer l’art est une tradition qui doit être instaurée depuis le jeune âge. J’ai dû quitter  mon local à Telemly par ce que je n’ai plus les moyens de payer le loyer et le propriétaire a décidé d’augmenter le prix. Ça aussi est un souci qui doit être pris en charge. Instaurer des lois qui protègent les gens de métiers qui louent. Nous sommes à la merci du propriétaire et un  travail de plusieurs années peut s’effondrer  à cause d’une  simple augmentation de loyer.
 Comment peut-on valoriser ce métier ?
Avant tout, il faut inculquer à l’enfant l’amour de l’art et du beau et donner une place dans l’enseignement  aux matières artistiques et à l’histoire de l’art qui doit être plus visible. L’art doit enfin  s’introduire  dans les espaces professionnels (administrations, usines et espaces publics).

H. M.