Belaïd Tagrawla : «Le piratage a de beaux jours devant lui»

De son vrai nom Belaïd Medjenah, il fait partie de la génération qui avait révolutionné le monde de la chanson. Membre du groupe Tagrawla (révolution), il a composé «Fadhma N’soumer», puis «Yemma thedda haffi» qui seront les plus grands succès de cette troupe de la musique moderne kabyle. Entretien.

 

Entretien réalisé par Rachid Hammoutène

 

Que devient Belaïd Tagrawla ?

Belaïd entre dans le troisième âge, Dieu merci. Artistiquement, rien ne va plus. Comme tous les artistes, je subis les effets désastreux du désintérêt pour la culture aggravé par l’inattendue pandémie qui a tout chamboulé. Les chanteurs sont confrontés à moult difficultés. Savez vous, à titre indicatif, qu’enregistrer est devenu comme escalader une montagne enneigée pieds nus et comme le dit une expression de chez nous à reculons. Le CD ne se vend plus en Algérie. Pire, ce n’est pas demain que la culture de téléchargement payant sera instaurée. Le piratage a de beaux jours devant lui. Pourtant, les instances culturelles restent impuissantes. Mon absence ou éclipse de la scène artistique trouve son explication dans le fait que désormais on vous impose un orchestre pilote et sans répétitions avec tous les problèmes qui pourraient surgir en plein spectacle. Il y a également la déconsidération et le mépris du chanteur local à qui on accorde des cachets minables. On privilégie des artistes venus de l’autre côté de la Méditerranée ou du Machrek. On leur offre tout dont ils ont besoin comme moyens techniques, musiciens, répétitions etc. Et surtout de gros cachets. Tout cela fait que je ressens une sorte de révulsion pour la scène. Loin de moi le désir de tourner le dos à mon public. Mais franchement dans de telles conditions, cela s’apparenterait à un manque de respect pour lui.

Depuis 2017, vous animez une émission sur BRTV : Gar Yizlan (entre chants). Comment est-elle née ?

C’est que parallèlement à la musique, j’ai toujours fait de la production et animation radiophonique à la Chaîne 2 avec ce rêve fou de faire de la télévision. Comme le système politique des années 80 et 90 m’avait empêché, j’avais ressenti cette impossibilité de concrétiser un rêve d’adolescent comme une frustration. Fort heureusement, en 2000, il y a eu la création de BRTV par Mohamed Saadi, je n’ai hésité un instant pour lui proposer mes services. C’est ainsi que j’ai eu à animer les toutes premières émissions en direct de 2000 à 2005. Lorsque BRTV s’installa à Alger, on me contacta de nouveau en 2017 et depuis je suis aux commandes de cette émission de variétés. En fait j’ai traduit par l’image, ce que je faisais à la radio. J’invite des artistes, des chanteurs, des hommes de culture, des auteurs, des médecins, des psychologues qui évoquent leurs parcours. Il y a aussi diverses rubriques dans le respect et la convivialité. Je n’égratigne pas les sensibilités et je fais de mon mieux pour répondre aux attentes des téléspectateurs.

En l’absence audimat, avez-vous une idée sur l’audience ?

En toute modestie et de par les échos et les appels que je reçois, l’émission est très suivie en Algérie même dans les régions dites arabophones mais aussi chez la diaspora en Europe et en Amérique du Nord.

Où se situent les différences entre les deux médias ?

C’est surtout un vieux rêve que je viens de réaliser. Des années durant, mes parents étaient privés d’une télévision en tamazight. Ils ne comprenaient absolument rien des programmes diffusés. Pour moi, c’est une revanche sur une injustice que constitue le déni identitaire. En fait, j’ai rajouté du son et des images.

Quel constat faites-vous de la situation de la chanson en Algérie ?

Malheureusement la médiocrité prend le dessus et la chanson de qualité recule. Il y a certes l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes mais certains d’entre eux, font dans les reprises. À se demander s’ils manquent d’inspiration. D’autres, moins nombreux, excellent dans de la création mais ils sont moins médiatisés. La culture demeure le parent pauvre dans notre pays.

Et en tant qu’enseignant de musique vous nous avez dit un jour que vous devez vous reconvertir en enseignant de Tamazight. Pourquoi cela ne s’est-il pas fait ?

Comme pour la télévision, dès que l’enseignement de tamazight a été introduit dans le système éducatif je voulais et rêvais même d’enseigner cette langue. J’étais professeur de musique, en 1995 lorsque le ministère de l’Education avait demandé aux enseignants des autres matières d’effectuer leur reconversion pour enseigner tamazight pour lui donner les bases pédagogiques nécessaires. Je n’avais pas hésité un seul instant. A mon grand désespoir, une fois le diplôme acquis on me refusa le poste. La mort dans l’âme, je suis resté prof de musique, jusqu’à ma retraite en 2013.

A travers vos contacts avec des collègues qui enseignent cette langue, quel est l’état des lieux aujourd’hui ?

L’enseignement de tamazight rencontre d’énormes obstacles. Son enseignement, en dehors de la Kabylie n’est pas généralisé et reste souvent facultatif. Cela n’est pas normal pour une langue pourtant consacrée par les textes fondamentaux de subir encore la marginalisation. C’est le moins que l’on puisse dire.

H. R.