Querelles sur l’histoire

 L’Algérie n’est pas le seul pays où les polémiques sur l’histoire font rage. Dans le passé, l’une  d’entre elles, à propos de la présence ottomane dans notre pays, un éternel sujet de discorde, avait tenu en haleine les lecteurs du « Moudjahid» qui diffusait alors des centaines de milliers d’exemplaires.

Mouloud Kacem ex- ministre des Affaires religieuses et féru d’histoire soutenait mordicus que l’Algérie était un Etat souverain. Contre lui, l’historien Mahfoud Kaddache faisait remarquer que la présence des Turcs relevait par certains aspects de  l’occupation.
Beaucoup de  peuples se déchirent sur leur passé, car celui-ci a souvent des incidences sur le présent quand il ne sert pas aux politiques de boussole ou d’appâts. Rien de mieux pour mobiliser un peuple que de lui  rappeler sa gloire passée et ses héros. En France, l’on a même entendu des hommes de droite se revendiquer d’illustres hommes de gauche et dans ce pays les appréciations  sont  différentes sur la colonisation, Napoléon ou Mai 68.  A côté, les Espagnols se déchirent encore sur la guerre civile qui a ravagé le pays, il y a près d’un siècle. En Amérique, on a mis du temps pour se pencher  sur   l’esclavage et en reconnaître les horreurs. On peut retenir que le propre des grands événements et des illustres personnages est  de susciter des avis contrastés. Ainsi en est-il du président Boumediene chez nous. Ses admirateurs retiennent ce qu’il  a bâti sa passion de la justice sociale quand ses contempteurs focalisent sur l’absence de liberté politique durant son règne. Au-delà de ces « batailles », il  faut retenir qu’en Algérie  un   grand pas a été franchi parce que, dans le domaine de l’édition surtout, il  ne reste presque plus de sujet tabou. Sur  l’assassinat d’Abane, de Abbes Laghrour,  la crise de l’été 62 les librairies regorgent de témoignages d’acteurs de ces événements et d’ouvrages de recherche.
Le problème est désormais ailleurs. Il n’est plus dans la liberté de dire et d’écrire  mais dans ce travers qui consiste à   retenir  et sélectionner les faits qui arrangent  une  démonstration. Récemment, un homme politique a cru bon de rappeler que la région de Kabylie avait  traîné les pieds en 1954.  Tout le monde sait qu’elle n’avait délégué aucun représentant à la réunion des 22. Mais s’en tenir à cette réalité  et oublier que  Krim avait pris le maquis bien auparavant est une contrevérité. Le PPA MTLD, alors dirigé par Messali qui était au faîte de son influence, était fortement implanté et le premier chef de la wilaya 3 est vite sollicité par le groupe qui sera à l’origine du processus qui conduira au 1erN novembre. Se  détourner de ce qu’on  ne veut pas voir, ne peut pas comprendre ou  ignore menace tout autant sinon davantage  la connaissance et l’interprétation de l’histoire que son occultation.
On peut relever le même travers chez ceux qui s’en prennent aux ulémas sans souffler mot sur les communistes.  Pourtant ces derniers ont mis du temps pour faire passer la question nationale avant la question sociale. Ils ont refusé de dissoudre le PCA mais on comptera  autant de héros marxistes que de Badissiste.  On ne peut faire passer l’imam Ben Badis pour un homme qui aurait renié son peuple, lui dont toute la vie fut consacrée à la défense de son identité culturelle et au refus de l’assimilation.
Un peu comme la guerre qui n’a jamais été qu’affaire de militaires, l’histoire  n’est pas une science qui ne concerne que ses  spécialistes. Malgré eux, leur matière faite de sentiments humains qui passionnent les romanciers se retrouve aussi  au  centre d’enjeux de pouvoir quand elle ne se mue pas  en un instrument d’impitoyables règlements de comptes. Les politiques parlent de perdants et de gagnants comme s’il s’agit d’une finale de foot. Il est difficile de faire autrement quand elle reste longtemps  occultée ou instrumentalisée. Mais les historiens dans ce tumulte ou l’émotion prend le pas sur la raison sont toujours la pour rétablir la vérité et tenir à distance les poisons de la passion.
Les vrais historiens ou ce que l’historien inspire savent qu’il vaut mieux éclairer, comprendre en confrontant les sources, en construisant des comparaisons que s’étriper. Surtout devant des jeunes qui, dans ce jeu, auquel beaucoup ne trouvent pas d’intérêt à ces querelles.
H. Rachid