Ali Bey Nasri, président de l’Anexal : «Notre pays empêche ses entreprises d’aller à l’extérieur»

 Dans cet entretien, Ali Bey Nasri, président de l’Association nationale des exportateurs algériens (Anexal), réclame la remise à plat de la réglementation nationale en matière de change qui constitue un frein majeur au développement des exportations. Selon lui, tout développement des exportations commence par des investissements nouveaux.

Le président du Conseil national économique, social et environnemental a annoncé que la Banque d’Algérie a donné son accord pour la création d’une banque d’import-export…
Nous avons émis des propositions en 2011 pour que les banques algériennes soient présentes en Afrique où le problème de financement se pose avec acuité. Celui qui détient les finances oriente les achats. Au lieu d’une banque import- export, il serait mieux de créer une banque à l’extérieur. L’exportateur a besoin de la présence de  banques algériennes à l’étranger qui  l’accompagneront au sein des pays ciblés.
Vous estimez donc que cette annonce n’est pas encore claire…
Qu’est-ce qu’elle peut faire de mieux que celles déjà en place? Que va-t-elle offrir de plus? On parle d’une banque, mais on ne connaît toujours pas ses missions. Comment elle va procéder pour avoir une visibilité à l’international ? Pour créer ses réseaux alors que celles en place disposent de leurs propres  réseaux, et ce, depuis l’indépendance. Une fois créée, cette banque sera soumise  à la même réglementation en vigueur, donc rien de changé.
Quels sont les facteurs qui entravent le développement des exportations?
Notre problème, c’est la gestion de contrôle des changes. Aucune banque ne peut travailler d’une manière dynamique avec la réglementation en vigueur.  Celle-ci nous empêche de développer les exportations. Nous avons demandé sa  mise à plat et l’amendement de certains règlements, notamment celui relatif à l’investissement qui empêche les investisseurs algériens de conquérir les marchés extérieurs. Nous sommes presque le seul pays qui empêche ses entreprises d’aller à l’extérieur. Nous avons environ 11.000 entreprises étrangères en Algérie, dont un millier d’entreprises tunisiennes, 800 entreprises marocaines et j’en passe. Il faut qu’on comprenne définitivement que l’internationalisation d’une entreprise algérienne est un levier de croissance pour l’économie nationale. Actuellement, pour un délai de rapatriement, vous êtes exposé à l’ordonnance 96-22 qui criminalise l’exportateur et qui suscite toute la méfiance de l’administration, notamment celle du contrôle des changes. Même lorsque les opportunités d’exportation existent, les acteurs économiques sont découragés par les procédures, les lenteurs et la bureaucratie dans le traitement des opérations d’exportation.  Ces différents blocages reflètent un grand besoin de fluidifier les textes et les procédures.
Plusieurs produits agricoles peuvent avoir une place de choix sur les marchés extérieurs. Que faut-il réunir comme conditions ?
Il faudrait tout simplement avoir une agriculture exportatrice. On ne peut pas exporter d’une façon continue et importante à partir des structures actuelles.  Aujourd’hui, toute la production est destinée au marché local avec tout ce que cela entraîne faute de maîtrise du protocole technique, à savoir la maîtrise des traitements phytosanitaires, la maîtrise de l’irrigation… Notre agriculture doit être planifiée en fonction de la demande. La question de l’exportation des produits agricoles consiste à répondre à une demande qu’on doit impérativement  connaître.
Aujourd’hui, nous n’avons pas une offre qui correspond à la demande. Il faut investir dans l’agriculture destinée à l’exportation selon les critères de conformité et du respect des normes des pays demandeurs. Il faut un changement de mentalité et de perception de l’exportation.
L’objectif des 5 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures en 2021 est-il réalisable ?
Si l’on examine les exportations depuis 20 ans, on est passé de 600 millions de dollars à presque 3 milliards en 2018. Cette augmentation a été le fait des nouveaux investissements. 62% des exportations sont le résultat des produits nouveaux intervenus suite aux investissements qui ont eu lieu ces dix dernières années. Depuis 2005, il y a eu trois investissements, notamment dans l’exportation d’ammoniac et d’urée de la société Sofert, créée dans le cadre du partenariat Sonatrach-Orascom et de l’entreprise Al Djazaïria-Al-Omania Lil Asmida (AOA), qui lie Sonatrach aux Omanais. Ces projets représentent actuellement plus d’un milliard de dollars. Le groupe Cevital demeure aussi un gros exportateur engrangeant plusieurs centaines de millions de dollars. Le ciment, les produits sidérurgiques et les pneumatiques sont les produits qui émergent sur le marché international. Nous étions à zéro exportation de ciment en 2018, nous avons clôturé 2020 à près de deux millions de tonnes et les perspectives pour 2021 sont de cinq millions de tonnes. L’émergence de certains produits sur le marché international a eu pour effet de remonter la valeur des exportations.
Compte tenu de la croissance des produits émergents tels que le ciment, les produits sidérurgiques, les pneumatiques et les produits électroménagers,  l’objectif de quatre milliards de dollars sera atteint à 90%. Il y a aussi la datte qui peut atteindre les 100 millions de dollars. Le développement des exportations  passe par les investissements. Il n’y a que l’investissement qui  permettra aux entreprises d’accéder au marché extérieur. On ne peut pas tirer les exportations à partir de l’offre actuelle. C’est la réalité.
Quel sont les marchés que devrait viser  l’Algérie ?
Les marchés européen et américain sont très rémunérateurs, disposant d’un pouvoir d’achat important et d’un niveau supérieur. Celui des pays du Golfe est en pleine expansion. Il y a une forte demande à l’extérieur que notre pays doit capter. Nos atouts sont les quatre saisons. L’Algérie a toujours été un pays de cultures de primeurs et d’arrière-saison. Il faut construire notre politique sur ces facteurs déterminants. Les investisseurs étrangers dans l’agriculture vont nous positionner sur les réseaux et nous garantir le savoir-faire. Dans le domaine de l’exportation, si nous n’avons pas la taille critique, on ne pourra jamais exporter. Si elle n’était pas une grande entreprise, Cevital n’aurait jamais atteint les 300 millions de dollars, voire 400 en incluant les filiales. Il nous faut de grandes entreprises capables de répondre à n’importe quelle demande. Le marché international est exigeant et qu’il faut impérativement satisfaire. Chose qui ne peut se faire que si l’on a la taille critique suffisante, à savoir une production abondante et un financement important.
Justement, n’est-il pas essentiel d’apporter assistance aux producteurs ?
Non, je pense que cela est du ressort de l’Etat. L’accompagnement des pouvoirs publics doit être puissant. Nous avons trois millions et demi de terre en jachère. Pourquoi ne pas les céder en concessions aux investisseurs pour lancer des projets.
Entretien réalisé par Amokrane Hamiche
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