Rabah Lounici à Horizons : «Pas de clauses secrètes dans les accords d’Evian»

L’historien professeur à l’université d’Oran, Rabah Lounici, est revenu, dans cet entretien, sur les conditions dans lesquelles ont été signés les accords d’Evian et à l’issue desquels a été décrété officiellement le cessez-le-feu un certain 19 mars 1962. Il a réfuté catégoriquement les rumeurs faisant état de l’existence de clauses secrètes dans ces accords.

 

 

Parlez-nous des conditions dans lesquelles s’est consacré le cessez-le-feu du 19 mars 62…?
Le cessez-le-feu est la conséquence des accords d’Evian.  Mais avant d’arriver à ces accords, il aura fallu tout un processus de négociations et qui avait commencé avec l’entame de la Révolution à travers des contacts enclenchés par le FLN et les autorités coloniales. Elles étaient d’abord secrètes avant qu’elles prennent un caractère politique plus important. De Gaulle à son arrivée avait tenté d’anéantir militairement la Révolution à travers les plans Challe et de Constantine qui avaient pour but de créer une troisième force au sein de la Révolution. Tout cela a été mis en échec après les manifestations du 11 décembre 1960. Ce qui avait imposé des négociations sérieuses avec le FLN. Lesquelles avaient connues différentes étapes pendant presque deux ans. La France se montrait toujours récalcitrante notamment au sujet de la question sahraouie et l’Algérie répondait toujours par un niet catégorique. Pour elle, le cessez-le-feu ne devait prendre forme qu’après une reconnaissance complète de la souveraineté algérienne. Ce qui a été réalisé à travers les accords d’Evian. Des parties disent que ces accords ont été consacrés grâce à des concessions, mais les objectifs principaux de ces négociations ont été réalisés.  Le 19 mars, date de ce cessez-le-feu, un comité exécutif a été mis en place sous la direction de Abderrahmane Fares. Il avait pour rôle de gérer une période de transition au côté de quelques représentants du FLN dont Belaid Abdeslam et Chouki Mostefai et de la partie française. Cette période a abouti au référendum de juillet 1962 et qui avait mené à l’indépendance de l’Algérie. Ce qui a été suivi par des départs collectifs des Français par crainte de vengeance et des crimes commis par l’OAS destituée en juin 1962 juste après le référendum.
Les accords d’Evian renferment-ils réellement des clauses secrètes ?
Cette question n’est autre qu’une grosse rumeur colportée sur les réseaux sociaux. Il n’existe point de clauses secrètes dans les accords d’Evian.  Pour deux causes, en vertu du droit international, tous les accords doivent être publics. En plus, une copie doit être transmise aux Nations unies. Ces fausses informations sont illogiques. D’un autre côté, les participants à ces négociations sont nombreux et aucun d’eux n’a fait allusion à ces clauses secrètes. Pas seulement avant l’approbation et la signature de ces accords par Krim Belkacem, le document a été soumis au Conseil national de la révolution dans lequel siégeaient 54 membres. Jusqu’à maintenant, aucun d’eux n’a parlé de ces clauses secrètes. Maintenant qui est derrière ces fausses rumeurs ? Qu’on le veuille ou non, il existe un conflit autour du pouvoir en Algérie. Preuve en est la crise de l’été de 1962. Trois seulement avaient voté contre les accords d’Evian. Il s’agit de Boumediene, Ait Ahmed et Bouizem. Leur choix a été purement populiste. Ces rumeurs ont des objectifs politiques. Mais aucun d’entre eux n’a remis en cause le contenu de ces accords.
Certains disent que ces accords ont été accomplis dans la précipitation…
Ces accords d’Evian avaient signifié une amnistie entre les deux parties en conflit. Cela dit, remettre aujourd’hui sur la table les dossiers des harkis n’est pas justifié dans la mesure où ces accords interdisent le retour à ces anciennes pages de l’histoire. Il est impossible par exemple que les Algériens demandent le jugement de Papon. Ces accords sont clairs et précis sur toutes ces questions. C’est un pacte qui ressemble un peu à notre accord de réconciliation nationale. Le départ des colons a mis en échec définitivement le projet de de Gaulle en Algérie. Ils étaient son seul soutien.
Est-ce que le 19 mars avait réalisé les objectifs de la déclaration du 1er Novembre ?
Le 19 mars a consacré à cent pour cent les objectifs tracés par la déclaration du 1er Novembre. Ce document avait souligné clairement qu’aucun cessez-le-feu ne pouvait avoir lieu avant la reconnaissance de la France coloniale de l’Algérie indépendante et souveraine. La déclaration avait insisté également à ce que le FLN soit le seul interlocuteur et le porte-voix du peuple algérien. Ce qui a été bel et bien traduit lors des négociations avec l’ennemi français. Il existe des compromis dans toute négociation. Le but étant d’éliminer l’esprit de vengeance entre les parties en conflit. Rappelons que nous avons triomphé contre la France politiquement et non pas militairement. Je peux dire que ces accords sont finis aujourd’hui. Il n’y a plus lieu d’y revenir.
Quel est le message que vous adressez aux nouvelles générations pour qu’elles mesurent son histoire à sa juste valeur ?
Je leur dis que l’Algérie a sacrifié des millions de martyrs depuis 1830 pour construire l’Etat-nation. Il faut justement préserver cet Etat qui était le rêve de nos valeureux martyrs. Nous devons étudier notre histoire pour comprendre les acquis et les moult révolutions menées pour que l’Algérie soit souveraine libre et indépendante. Nous devons être reconnaissants à notre armée qui est la digne héritière de l’ALN. On ne badine pas avec la patrie. Il ne faut surtout pas tomber dans le piège des manipulations. Les jeunes d’aujourd’hui doivent prendre pour exemple les glorieux révolutionnaires. Les guerres des mémoires ne mènent à rien sauf à l’anéantissement de la cohésion sociale. Ce qui peut s’avérer très dangereux pour le pays.
Entretien réalisé par Karima Alloun