Les patrons s’expriment

Forte d’une grande expérience, la presse algérienne est-elle parvenue à trouver un équilibre entre liberté et responsabilité ? A cette question, les directeurs de publication répondent diversement.

Abrous Outoudert, directeur de la publication Liberté, estime qu’«on ne peut pas parler d’équilibre» au motif que «la responsabilité fait partie intégrante de la liberté de la presse». En ce sens qu’«on ne peut pas être journaliste au sens noble du terme sans avoir le sens des responsabilités», soutient-il. Aussi, et tout en expliquant qu’«il est vrai qu’il y a quelques fois des excès, voire des ratages», il estime que cela est dû à un manque de formation, d’une part, et à la profusion de sites qui donnent l’information sans la vérifier, d’autre part. «Je doute que les erreurs commises soient préméditées pour nuire ou être malveillant», soutient-il, précisant qu’il appartient à la justice et uniquement à la justice de se prononcer sur des situations qui relèvent de la faute professionnelle. Le directeur de publication d’El Moudjahid, Mohamed Koursi, estime, quant à lui, qu’«un journaliste libre est un journaliste qui ne peut pas écrire tout ce qu’il souhaite». De son avis, le droit d’informer n’est pas absolu, au motif qu’il doit prendre en ligne de compte un certain nombre de paramètres, à l’instar du droit à l’image, le respect de la vie privée et des droits des mineurs, mais également des intérêts suprêmes de la nation. «Le journaliste doit tenir compte du contexte, du moment, de l’endroit», enchaîne-t-il, relevant la nécessité de respecter les conditions en amont avant de donner une information pour prétendre à la fiabilité. Selon Koursi, la responsabilité impose de «ne pas divulguer des informations quand il s’agit de négociations politiques ou économiques», expliquant qu’«il arrive qu’un journaliste soit au courant de tractations», mais il y a «ce qu’on appelle l’embargo pour que les deux parties arrivent à s’entendre et à donner par la suite l’information».

Un équilibre difficile

Saïd Belhadjoudja, directeur de la publication de AkherSaâ, trouve, quant à lui, «très difficile» de réaliser l’équilibre entre liberté de la presse et responsabilité. Son argument est que «les limites ne sont pas très clairement définies». «On a une responsabilité vis-à-vis de nos lecteurs d’abord et il ne s’agit pas d’écrire n’importe quoi», indique-t-il, précisant qu’actuellement, «il faut être plus prudent et faire plus attention aux écrits». Dans le même ordre d’idées, Belhadjoudja, qui regrette que «90 % des quelque 170 quotidiens sortent quotidiennement avec pratiquement la même une», dira : «Je me pose des questions par rapport à cette liberté de ton.» Kamel Mansari, directeur de publication du Jeune Indépendant, ne manque pas de soutenir qu’«on ne peut pas dissocier la liberté de la presse et la responsabilité du journaliste». «Il est possible d’allier liberté de la presse et respect des règles qui régissent le métier», précise-t-il. Toutefois, le «manque de formation» pèse sur la presse, note le directeur du Jeune Indépendant, selon lequel, «avec la prolifération des journaux et des sites d’information, on note un manque de formation réel et de connaissance des techniques de rédaction», déplorant que la direction des journaux soit assurée par des «non-journalistes». Dans le même ordre d’idées, Mansari relève le cas des «journalistes militants», lesquels, selon lui, «par manque de professionnalisme font des commentaires inutiles, séditieux ou attentatoires aux personnes». De son côté, Mustapha Hemissi, directeur de la publication Echaâb, se dit d’emblée convaincu que «dans tous les cas de figure, on doit assurer l’équilibre entre la liberté de la presse et le sens des responsabilités». Comment ? «D’abord, il faut créer les conditions générales de l’exercice des libertés», lance-t-il. «Nous sommes appelés à œuvrer pour rendre à la presse ses lettres de noblesse et pour qu’elle soit un véritable service public».

 Fatma-Zohra Hakem