Karim Ouamane, DG de l’AND : «S’approvisionner en déchets est un vrai casse-tête»

Dans cet entretien, le directeur- général de l’Agence nationale des déchets (AND) évoque les divers aspects de  la problématique du recyclage qui ne dépasse pas 10% en 2020 et les difficultés pour certains opérateurs de s’approvisionner en matières premières.

 

Avec l’évolution démographique et le développement économique, le volume des  déchets ne fait  qu’augmenter. Faut-il tirer la sonnette d’alarme ?  
La production de déchets est intimement liée à l’évolution de la démographie et à l’état de l’économie. La gestion des déchets est et restera d’actualité d’autant plus que l’activité humaine génère, au quotidien, un flux dit indésirable qu’il va falloir prendre en considération. En 2020, l’AND a estimé la quantité de déchets ménagers et assimilés à plus de 13 millions de tonnes. Cette quantité aurait pu être plus importante  sans la crise sanitaire  qui a induit la mise en veilleuse de beaucoup de sources des déchets assimilés aux déchets ménagers. Aussi, il n’est plus question de porter juste un regard quantitatif sur les déchets, mais aussi  qualitatif. Pour preuve, la pandémie a apporté un nouveau flux dans les déchets ménagers à l’exemple des outils de protection individuelle pour lesquels nous n’étions pas préparés. La question n’est pas de tirer la sonnette d’alarme, mais  plutôt de déployer les outils de planification et de gestion largement repris par les textes actuels.
Les autorités sont conscientes des enjeux que l’environnement représente et  ont mis  en place différents programmes, mais le secteur de recyclage peine à décoller, que faut-il faire ?  
Au-delà des enjeux environnementaux, les activités de récupération et de recyclage ont des retombées économiques et sociales sures. Le ministère de l’Environnement est plus que conscient de la pertinence du secteur du recyclage pour l’économie nationale et vient de dévoiler une nouvelle stratégie à l’horizon 2035 basée sur une approche plus qualitative. Car en définitif, il s’agit de mettre en place les mécanismes nécessaires à même de promouvoir un véritable marché du déchet seul capable de pérenniser les activités de récupération et de recyclage.  Le secteur du recyclage peine-t-il à décoller ? Faudrait-il tout d’abord avoir un référant pour mesurer cette activité.  Celui-ci est dicté dans le cadre de la nouvelle stratégie où on parle d’objectifs chiffrés à l’horizon 2035 comme 30% des déchets ménagers. Saviez-vous que le taux de recyclage enregistré en 2020 est de l’ordre de 9,82%. C’est vrai qu’il reste en deçà des attentes, mais un marché du déchet existe bel et bien.
Où se situe le problème ? Est-ce une affaire de moyens, de formation aux métiers du recyclage ?   
On ne peut pas parler de recyclage en tant que système isolé, mais plutôt d’une composante du système dit gestion des déchets. Le modèle de gestion adopté impactera fatalement le composant recyclage. Les moyens seront mobilisés conformément à la demande et la compétence sera de mise pour être en mesure de définir les moyens à mobiliser. C’est à juste titre que le ministère de l’Environnement aborde la question du recyclage dans le cadre d’une nouvelle vision guidée par une approche intégrée de la gestion des déchets qui a pour finalité la mise en œuvre d’une économie circulaire. L’AND est l’outil de mise en œuvre de la politique du ministère en matière de déchets, mais on n’est pas les seuls acteurs. La clé de la réussite de cette démarche serait, sans aucun doute, la synchronisation de tous les  apports.
Que faut-il faire pour s’en sortir ?  
La raison d’être du recyclage est dictée par le marché de la matière première fait d’acteurs institutionnels et économiques. L’institutionnel est dans la régulation et le monitoring et l’économique dans l’opérationnel. Il faudrait que les mécanismes nécessaires soient endossés par les uns et les autres. En définitif, le marché est dicté par les mécanismes de l’offre et de la demande. L’art serait donc de faire du déchet la convoitise des acteurs économiques. Je rappellerai que le ministère de l’Environnement à justement mandaté l’AND afin de mettre en œuvre le mécanisme «EcoJem» qui servira de lever des fonds pour réguler la filière des emballages qui représentent pas moins de 32% des déchets ménagers d’une valeur marchande de plus de 50 milliards de dinars.
Certaines spécialistes de la question reprochent aux législateurs de copier des lois adoptées dans certains pays sans prendre en compte la réalité du terrain …   
Le législateur a introduit déjà en 2001 la loi-cadre en matière de gestion, de contrôle et d’élimination des déchets. Un texte qui parlait déjà du tri et du recyclage. Je ne pense pas que la loi de 2001 constitue  une entrave pour l’essor des activités du recyclage d’autant plus que ce texte avait déjà abordé la question de la gestion des déchets dans son volet économique en introduisant le tri et la valorisation. Les indicateurs sont parlants; le nombre des opérateurs dans le domaine du recyclage est passé de 2014 à 2020 de 2900 à 4086. La loi est là pour cadrer et promouvoir les activités car la question des déchets et très sensible. Au delà des aspects économiques il y va de la protection de l’environnement et de la préservation de la santé humaine. Les textes sont révisés et adaptés en fonction du contexte et des besoins qui  évoluent.
Faut-il aussi une mise à jour du cadre législatif ?   
Notre pays passe d’une approche quantitative à une approche qualitative. C’est à ce titre que le ministère de l’Environnement, dont l’AND dépend, est en train de réviser cette loi et ses textes d’application.
 
Les quelques entreprises spécialisées dans le recyclage se plaignent de beaucoup de problèmes dont les difficultés de s’approvisionner en matière première. Pourquoi certaines administrations et entreprises publiques  préfèrent jeter leurs déchets au lieu de les donner ? Manque de culture. Qu’en pensez-vous ? 
Je concède que l’approvisionnement en déchets est devenu pour beaucoup d’opérateurs un véritable casse-tête. Le paradoxe est que la capacité de transformation installée est largement inférieure au gisement disponible. Je vous citerai le cas de l’emballage en PET ; la capacité de transformation installée est de 200 t par jour alors que le gisement disponible avoisinerait les 1 400 tonnes. Cette problématique mérite une réflexion de fond car il est clair qu’il y a une carence en matière de régulation. En principe, le schéma des flux devrait être réduit le plus possible pour que le gap entre le générateur et le transformateur soit réduit à sa plus simple expression. La régulation est une question de mécanismes. C’est à ce titre que Madame la Ministre de l’Environnement a instruit l’AND de mettre en ligne la bourse des déchets. Beaucoup de mécanismes sont en développement au niveau du ministère conformément à la nouvelle stratégie.
Vous avez signé, il y a quelques semaines, des conventions de partenariat avec 14 associations spécialisées dans l’environnement. Que vise cette initiative, première du genre,  selon  vous ? 
Je voudrais rappeler que nous agissons dans un cadre organisé et piloté par le ministère de l’Environnement. Aussi, il n’est plus à démontrer que le citoyen constitue l’élément clé pour la concrétisation des stratégies et des programmes ayant trait à la gestion des déchets. L’objectif majeur de la démarche vise à mobiliser la société civile pour une prise de conscience collective en matière de gestion des déchets. L’Agence assurera un accompagnement technique au profit de ces associations afin de concrétiser les programmes d’action en relation avec le tri sélectif et la sensibilisation dans le domaine de la gestion des déchets. Une première session de formation et d’information a été tenue sur les principes généraux de la gestion intégrée des déchets.  Dans le cadre de la concrétisation des accords de partenariat, un premier Webinaire a été organisé au profit de la société civile afin de renforcer les capacités des cadres associatifs.
Que serait votre  dernière  recommandation pour  booster le secteur de recyclage et le traitement des déchets. 
La gestion des déchets, le recyclage en particulier, est, sans aucun doute, une activité porteuse de richesses et d’emplois. Partant de ce principe, la prise de conscience  est à même de booster ce secteur. Nous sommes tous conscients que le besoin est là, mais ce qui nous fait défaut, c’est la commande qui permet de provoquer l’offre. Le reste ce n’est que du détail que provoquera le marché.
Entretien réalisé par Samira Belabed