L’économie bleue, une autre voie pour le développement

 

Et si l’avenir de l’économie est bleu ? L’idée suit son chemin. Elle s’inscrit à rebours des économies dites «rouges» de l’ère industrielle et «vertes» du développement durable jugées inaccessibles. L’économie bleue représente une alternative viable au développement économique.
C’est un concept relatif à des activités économiques liées aux océans, aux mers et à leurs côtes par rapport au tourisme littoral, le transport maritime, la construction navale, la production d’énergies marines et les produits de la mer. L’Algérie est engagée dans un vaste plan de diversification de son économie. Outre l’encouragement des énergies renouvelables, le développement de l’agriculture, la promotion de l’industrie et la relance du secteur du tourisme, les pouvoirs publics misent, également, sur le développement de l’économie bleue pour en faire une alternative aux revenus issus des exportations d’hydrocarbures, mais aussi contribuer à améliorer la sécurité alimentaire, l’emploi, la croissance et l’utilisation durable des ressources marines. Des experts indiquent que le développement et la diversification des activités marines et maritimes pourraient générer annuellement des recettes de 3 à 4 milliards USD entre 2023 et 2025. L’Algérie a investi, au cours des vingt dernières années, plus de 40 milliards USD dans les infrastructures et les équipements maritimes et côtiers, les navires, les installations énergétiques et celles dédiées au dessalement de l’eau de mer, et les infrastructures de l’assainissement. Plusieurs projets ont été concrétisés concernant, entre autres les ouvrages de protection, les équipements liés à la pêche, à l’aquaculture, la construction et la réparation navales. Notre pays s’est doté, dès 2015, d’une stratégie nationale de gestion intégrée des zones côtières axée sur le développement durable de ces zones en particulier dans le secteur du transport, de la pêche et l’aquaculture et la protection des eaux.
Toute une chaîne de valeurs
Afin de développer une nouvelle vision pour les activités marines et maritimes, une stratégie nationale sur l’économie bleue -Sneb2030 a été finalisée. Elle a pour objectif de développer une nouvelle vision pour les activités marines et maritimes en drainant des investissements publics et privés permettant de diversifier l’économie nationale et assurer le développement durable, a affirmé mardi dernier à Alger, le ministre de la Pêche et des Ressources halieutique, Sid Ahmed Ferroukhi. «L’économie bleue, que nous comptons adopter, s’inscrit dans le cadre de la mise en œuvre du programme du gouvernement dans son volet relatif à la pêche et à l’aquaculture car il s’agit de toute une chaîne de valeurs qui va de la mer vers le littoral et les régions de l’intérieur», a déclaré Ferroukhi, lors d’une conférence sur la stratégie nationale de l’économie bleue. Dans ce contexte, le ministre a expliqué que son département tient à associer tous les acteurs intervenant dans le secteur, en leur expliquant le rôle de cette nouvelle stratégie dans la mise en adéquation des principaux axes d’intervention pour développer des activités liées à la mer, notamment la pèche de l’aquaculture afin d’en faire un moteur de croissance et de développement durable. Le ministre a également souligné la contribution attendue de cette stratégie à la création d’un environnement attractif propice aux investissements publics et privés à travers des instruments de coordination institutionnelle appropriés.
Intérêt de l’Union européenne
L’ambassadeur de l’Union européenne en Algérie, John O´Rourke, a mis en avant le rôle de l’économie bleue dans la diversification de l’économie, assurant l’engagement de l’UE de développer sa coopération avec l’Algérie dans ce domaine.  A ce propos, il a fait savoir que l’UE financera un programme d’appui à l’économie bleue en Algérie avec une dotation de 22 millions d’euros. Se référant au récent rapport de la commission européenne sur l’économie bleue, l’ambassadeur a fait constater que ce secteur est relativement récent, en tant que concept. Pourtant, il a pu générer 5 millions d’emplois au niveau de la région en 2018. Le diplomate européen a également souligné l’urgence de se conformer aux recommandations adoptées par la commission générale des pêches en Méditerranée en vue de gérer durablement les stocks halieutiques de la région et de développer une aquaculture durable. De son côté, le directeur de la coopération avec l’UE et les institutions européennes auprès du ministère des Affaires étrangères, Noureddine Benfreha, a tenu à souligner l’importance que revêt la Sned 2030 dans la performance des méthodes relatives à la gouvernance maritime et le contrôle des activités en mer de manière à lutter contre les activités illicites sur l’ensemble du territoire national. Il a rappelé par ailleurs que la coopération entre l’Algérie et l’Union européenne dans la promotion de l’économie Bleue est un prolongement des programmes de coopération des accords d’association liant les deux parties depuis 2005. Benfreha a enfin souligné l’importance pour les deux parties de poursuivre leurs efforts afin de mettre à profit le potentiel de coopération bilatérale de l’accord d’association ainsi que les priorités de partenariat de mars 2016, en cours de révision.
Un fonds pour soutenir les projets communs
L’Algérie avait abrité, en 2018, la 2e Conférence ministérielle sur l’initiative pour le développement durable de l’économie bleue en Méditerranée occidentale. La rencontre fut sanctionnée par l’adoption de la déclaration d’Alger pour le développement d’une économie maritime durable (économie bleue) en Méditerranée. La déclaration d’Alger insista sur la mise en œuvre d’un fonds spécifique pour soutenir les projets communs autour de l’économie bleue et étendre cette initiative à d’autres pays. Le financement de ces projets devrait atteindre 300 millions d’euros à travers différents bailleurs de fonds internationaux et régionaux. L’Union européenne s’est engagée à hauteur de 18,7 millions d’euros pour plusieurs programmes allant jusqu’à 2027. Pour rappel, l’initiative pour le développement durable de l’économie bleue en Méditerranée occidentale concerne les pays de l’ouest de la Méditerranée dans le cadre de la coopération 5+5 entre les pays du Sud et ceux du Nord du bassin méditerranéen, à savoir l’Algérie, la Libye, la Mauritanie, le Maroc et la Tunisie ainsi que l’Espagne, la France, l’Italie, Malte et le Portugal. Expert Senior-Directeur des programmes au Cabinet de recherche et développement Simde Compagny, Akli Moussouni précise que cette économie consiste en «l’utilisation durable des ressources océaniques en faveur de la croissance économique, l’amélioration des revenus et des emplois, et la santé des écosystèmes océaniques». Comme quoi, le plan d’eau est aussi un territoire qui doit être valorisé pour contribuer significativement à la croissance économique du pays qui en dispose. «Pour un pays comme l’Algérie qui dispose de 1.600 Km de côte et un territoire maritime de 136.338 km2, cette économie est intéressante pour l’Algérie», soutenant que la richesse de la mer y est importante, mais les moyens de parvenir à l’extraire pour le bien du pays sont archaïques de tout point de vue (technique, institutionnel, législatif et professionnel). Il regrette dans le contexte actuel du fonctionnement de sa législation et de l’organisation des professions, l’absence de modèle de développement économique qui puisse s’appliquer à ce contexte. Comme pour les autres secteurs, Moussouni estime qu’il faut  reconfigurer ces secteurs par rapport à des objectifs économiques précis. «A défaut de pouvoir s’attaquer aux problèmes urgents dans ce secteur on verse pédagogiquement dans des projets à long termes juste pour se dégager du face à face avec la misère économique», souligne-t-il. Il trouve aberrant pour l’Algérie qui n’arrive pas à tirer profit des accords d’association avec l’Europe, verse dans une sorte de coopération qui avait montré ses limites en l’absence justement d’une économie normalisée. «Il y a eu plus de 500 expériences faites dans le cadre des accords avec l’Europe, mais sans suite», rappelle-t-il.
Prise de conscience
Le concept de l’économie bleue est encore récent tant au niveau international et régional. Très peu de pays en Méditerranée et en Afrique disposent d’une stratégie nationale pour ce créneau. Il est toujours difficile de changer de paradigme économique et environnemental pour les activités maritimes, car ce sont des activités lourdes et qui ont un enracinement très ancien. Expert international en économie bleue, Samir Grimes indique que le développement de l’économie bleue est un processus graduel, qui doit d’abord s’opérer au niveau institutionnel et économique mais également  au niveau de la culture de l’entreprise. La préservation des mers et océans est-elle prise en compte par le monde industriel? Notre interlocuteur estime que malgré l’arsenal juridique et le foisonnement des réglementations sectorielles visant à préserver le bon état écologiques et les ressources marines, les problèmes de pollution, notamment domestique et industrielle persiste, certes localisés aux environs des grandes agglomération côtières (Alger, Oran, Annaba) et depuis peu des villes en transition «urbanistique» comme Béjaïa, Mostaganem, Chlef par exemple ainsi que dans les zones proches des grands centres portuaires, en particulier Arzew et Skikda. Aux menaces anciennes des rejets des eaux usées urbaines et industrielles et la surpêche dans certaines zones ainsi que des pratiques de pêche non conventionnelles dans certaines d’autres régions du pays, «se sont ajoutés les effets des changements climatiques avec les anomalies thermiques déjà perceptibles, les effets des inondations et des tempêtes, l’érosion côtière et les submersions marines, les risques côtiers sont aujourd’hui exacerbés», regrette-t-il.
Il explique que sans une mise en œuvre totale et sans concession des lois environnementales, sans une application entière de la fiscalité environnementale et sans implication directes des walis dans les plans de protection de l’environnement et d’adaptation climatiques, visant à réduire les charges polluantes et les émissions de gaz à effet de serre, «il sera très difficile de concrétiser les objectifs de la Sneb 2030». Selon lui, les agences et services de l’État chargés de protéger l’environnement à toutes les échelles du territoire ont une lourde responsabilité à cet égard.
Amokrane Hamiche