Samir Grimes (professeur en sciences de la mer) : «La mer et le littoral offrent de nombreuses opportunités de développement à l’Algérie»

Samir Grimes, expert international en environnement et développement durable  revient dans cet entretien sur le développement de l’économie bleue. Il explique surtout pourquoi doit-on s’y intéresser.

Qu’est-ce que l’économie bleue?

L’économie bleue est le développement durable des activités maritimes et littorales, avec une forte dimension de l’économie circulaire peu polluante, efficace dans l’extraction et l’utilisation des ressources et surtout basée sur des modes de consommation et de production durables. Un tel modèle contribue et renforce le bien-être humain et l’équité sociale, génère de la valeur économique et de l’emploi, et réduit considérablement les risques environnementaux et les pénuries écologiques.
Pourquoi doit-on s’intéresser à cette économie ?
L’Algérie pour des raisons multiples doit s’investir fortement dans une dynamique visant à développer l’économie bleue, car celle-ci contribuera directement à la diversification économique, à la transition énergétique et environnementale. Sans oublier, les connexions entre les différentes chaînes de valeurs maritimes et littorales qui offrent des opportunités d’affaires et d’activités qui seront très bénéfiques au pays. L’économie bleue s’appuie grandement sur les connaissances et l’innovation et partant de là, elle constitue certainement avec le tourisme et l’agriculture des segments à même de permettre à l’Algérie de réduire sa dépendance vis-à-vis des hydrocarbures et donc d’augmenter sa résilience économique et sociale. En outre, la transformation numérique indispensable au pays  dans toutes les composantes économiques et sociales touche également tous les segments de l’économie bleue. Il est également utile de souligner l’importance de l’espace et des ressources marines et côtières dans l’économie nationale et de manière générale pour le développement du pays, sachant que nos échanges se font à plus de 95 % par voie maritime, qu’un algérien sur 6 consomme de l’eau potable dessalée à partir de la mer, qu’un algérien sur trois vis dans une wilaya côtières, plus de 60% des infrastructures touristiques sont localisées près des côtes et que globalement 1 algérien sur 4 dépend directement ou indirectement pour sa subsistance de la mer ou des côtes.
Justement quel est l’impact d’une telle stratégie sur l’emploi en Algérie ?
On estime, actuellement, même si les statistiques officielles accessibles ne permettent qu’une agglomération fine des données, à 300.000, le nombre d’emplois directs dans les activités maritimes ou côtières en Algérie, en incluant les personnels administratifs, ceux des collectivités locales littorales ainsi que les opérateurs économiques publics et privés. Je pense que ce chiffre est encore sous-estimé, car il ne tient pas vraiment compte des emplois saisonniers ou informels liés à la mer et aux côtes en Algérie, qui devraient se situer entre 50.000 et 80.000.Selon certains scénarios, le potentiel en nouveaux emplois dans les activités maritimes et côtières devrait se situer dans un scénario pessimiste à l’horizon 2025 à 100.000 emplois additionnels et à 2030 à 150.000 autres emplois.
La stratégie nationale sur l’économie bleue -Sneb  2030 a pour objectif de développer une nouvelle vision pour les activités marines et maritimes.  Comment peut-on la concrétiser?
 La mer et le littoral offrent de nombreuses opportunités de développement à l’Algérie  à condition de préserver les espaces maritimes et côtiers. Les ressources marines et les espaces maritimes et littoraux peuvent constituer une alternative économique créatrice de richesses, d’emplois, de bien-être et de valeur pour tout le pays. Leur valorisation nécessite une action coordonnée sur le long terme de tous les acteurs et tous les secteurs, à toutes les échelles. La  réussite  de  la mise  en  œuvre  de  cette stratégie nationale dépendra, en effet, de la capacité  à  la  rendre  opérationnelle par une territorialisation de l’action qui réponde  aux  attentes  des citoyens  et  des   secteurs, notamment   par  une planification   intégrée   et  continue   entre   la   mer   et  la terre et par une gouvernance adaptée aux échelles de la déclinaison. La Sneb ne doit pas être dissociée des processus d’aménagement du territoire et de leur intégration. L’assurance qualité et le contrôle qualité sont également des éléments cardinaux si l’on souhaite inscrire l’économie bleue de l’Algérie dans un cadre international avec les deux profondeurs majeures que sont la Méditerranée et l’Afrique. L’insertion dans les chaînes de valeurs mondiales et régionales et le placement des produits et services dans les segments de l’économie bleue sont de plus en plus exigeants en termes de standards et ils le seront davantage dans le futur, surtout avec les questions liées à l’empreinte carbone. Je citerais à cet égard le Pacte Vert que l’Europe met en place actuellement et qui aura des implications directes sur les pays de l’Afrique du Nord qui sont des partenaires commerciaux et industriels importants pour l’Europe. Les autres marchés seront, également, de plus en plus regardants sur les standards de qualité et les standards environnementaux, surtout que ces derniers deviennent dans un marché caractérisé par une très forte compétitivité, un facteur de ségrégation.
Quel est le potentiel de cette économie en Algérie?
Outre le potentiel halieutique national qui peut encore être améliorée en termes de production et optimisé en termes d’exploitation et d’offre de produits nouveaux et/ou additionnels à travers l’aquaculture, le potentiel en économie bleue de l’Algérie s’exprime également en termes de tourisme balnéaire, énergies renouvelables marines, biotechnologies marines, notamment pour l’alimentation humaine et/ou animale. Le potentiel en économie bleue de l’Algérie concerne également tous les nouveaux services liés au transport maritime «vert», aux services portuaires et à l’élargissement de la chaîne des valeurs des activités maritimes à l’intérieur du pays jusqu’aux wilayas du sud du pays.   Des analyses réalisées de ce potentiel considèrent un gain direct et indirect de l’ordre de 2 à 3 milliards USD annuellement, ce qui n’est pas sans importance dans le contexte actuel, notamment de crise générée par la Covid19.
L’économie bleue peut-elle incarner la troisième voie?
L’économie bleue doit constituer une autre voie pour assurer le développement du pays et son bien être socio-économique. Elle doit également dans un contexte marqué par une forte demande en espace et en ressources marquer un changement de paradigme économique et traduire dans les faits le choix définitif fait par les plus hautes autorités du pays de sortir progressivement de la dépendance des hydrocarbures. L’économie bleue doit donner vraiment un sens en Algérie à l’économie des connaissances et à l’innovation.
Comment y arriver ?
Pour y arriver, il est important de mettre en place la gouvernance à trois niveaux qui est prévue par la Sneb 2030, soit le national, le local (wilaya) et le régional (inter-wilayas ou façades maritimes). Pour cela, il ya lieu d’actionner de manière appropriée les trois leviers suivants : l’observation, la surveillance et le contrôle, la connaissance et l’innovation au service du développement durable, le développement des activités génératrices de richesses et d’emplois durables et décents, en veillant à promouvoir les partenariats public-privé et en développant des partenariats internationaux sur les segments à forte plus-value. A titre d’exemple, et pour citer trois secteurs comme exemples, le développement de l’aquaculture, la pêche en haute mer et la diversification des espèces marines exploitées ainsi que le développement de l’industrie de la construction et de la réparation navale constituent  des priorités liées à la pêche dans le cadre de la Sneb. Dans le domaine du transport maritime, le programme de modernisation et de développement du pavillon national avec pour objectif, passer celui-ci d’une couverture de moins de 2% à au moins 25%. Cela exigera des investissements nouveaux et additionnels, la recherche de nouveaux marchés, le développement du cabotage et du feedering ainsi que l’amélioration et le développement de la logistique, incluant la mise en place de plateformes logistiques intelligentes. L’acquisition par le Groupe de transport maritime «Gatma» de navires pour le transport de marchandises diverses et conteneurs. L’objectif étant de viser le million de tonnes de marchandises et 100 000 conteneurs. Concernant le « tourisme bleu », la valorisation de la destination Algérie, le développement des pôles et villages touristiques d’excellence doit s’appuyer sur la diversification, l’amélioration et la rationalisation de l’investissement, avec le déploiement d’un plan qualité tourisme (PQT) en considérant les nouvelles formes de tourisme soutenable ainsi que la digitalisation de l’activité.
Dans ce cadre quel sera rôle pour la recherche scientifique ?
La recherche scientifique et l’innovation, notamment technologique sont des domaines fondamentaux pour le développement durable des ressources marines et côtières, ils sont tout aussi essentiels pour explorer et évaluer les nouvelles opportunités liées à ces ressources. Toutefois, le paysage national de la recherche et de l’expertise scientifique  demeure mal structuré et n’arrive pas à répondre aux défis des zones marines et côtières. En effet, la communauté scientifique des sciences de la mer ne dispose pas d’une stratégie nationale portée sur ce domaine en harmonie avec les politiques publiques et les plans d’action des secteurs à compétences maritime et côtière. L’absence d’une telle stratégie ne permet pas d’optimiser les ressources et les capacités existantes et pourrait hypothéquer les possibilités de faire du secteur maritime un véritable levier de l’économie bleue et une alternative sérieuse à l’économie basée sur les hydrocarbures. Il est également important de souligner le faible niveau de coopération et de partenariats scientifiques organisés et durables entre les institutions et les entités de la recherche marine et côtière en Algérie. La nouvelle génération des projets nationaux de recherche scientifiques en cours de lancement par la Direction générale de la recherche scientifique et du développement technologique, devrait apporter une nouvelle dynamique et des exigences de performance à moyen terme.
L’implication des institutions, opérateurs économiques, société civile et associations professionnelles est impérative…
L’économie bleue s’appuie par essence sur les synergies, les complémentarités, voire l’intégration entre activités et donc entre acteurs. C’est donc un processus qui doit être porté en même temps par l’ensemble des acteurs concernés ou intéressés avec des niveaux d’implication et de mobilisation qui diffèrent selon les secteurs, l’emprise spatiale de l’activité et les objectifs assignés à chaque acteur ainsi que ses compétences. L’administration centrale a un rôle crucial dans la régulation, le contrôle et les arbitrages entre les conflits d’usages de l’espace ou des ressources maritimes, les opérateurs économiques pour le développement des activités, le secteur financier pour soutenir la mobilisation financière et les investissements, les agences de création d’emploi et les incubateurs et accélérateurs de startups pour la promotion de l’innovation et des métiers. Les associations socioprofessionnelles doivent agir pour améliorer la sensibilisation et la vulgarisation des processus et procédés de consommation et de production durables. De leur côté les scientifiques doivent évaluer les situations, réaliser des analyses prospectives et faire des propositions de solutions réalistes et réalisables. A cet égard, il est urgent de réaliser la cartographie et l’analyse des compétences nationales en matière d’économie bleue. En réponse au besoin d’améliorer les revenus des acteurs économiques des zones côtières du pays.
Entretien réalisé par Amokrane Hamiche