Un Soufi chez les Soviets, un roman d’Ali Chaib Chérif

Mammacha, «loumima», petite-mère, en russe recevait trois étudiants algériens, qui venaient chaque dimanche soir, avec un plaisir affiché. Elle prenait les commandes des clients puis les servaient, mais sur ces trois-là, si loin de leur pays, ses yeux de vieille dame portaient un regard, affectueux, attendri. Elle  apprit à aimer, sans la comprendre, leur langue et leurs rires.
Ce soir-là, Mammacha leur propose un plat de la campagne russe semblable à une de nos recettes. Les mots et les expressions des trois amis orientent notre imagination plutôt vers une de ces recettes du Sud, épicées et pimentées qui mettent les bouches en flamme. Par dérivations ou associations, l’un d’eux annonce son désir d’écrire et d’écrire sur son Sud, cette région encore absente de la littérature algérienne. Et quel Sud ! Le Soufi dont parle ce roman n’est pas un mystique mais un enfant de Oued Souf région proche des frontières du Sud-Tunisien. Et encore, le personnage, Ali, est né et a grandi à «Amiche», une oasis qui faisait cul-de-sac, la limite ultime de toute route, dans laquelle un hasard politique a fait l’existence d’une école. Ali comme tous les petits écoliers fera la navette matinale entre l’école coranique ouverte aux aurores et l’école communale. Dans son parcours, le vieux monsieur qui tient gargote, lui offrira d’autorité un bol de fèves relevé aux tomates et aux piments, scène quotidienne qui reflète les lois non écrites des solidarités. Vie difficile dans une oasis, connectée aux échanges et à la vie de la région mais sans grande espérance de prospérité car  à l’écart des routes commerciales. Tout aurait pu s’arrêter pour Ali à l’école communale, parcours pour lequel Bouka, sa mère payait un lourd tribut  en travail et en efforts. L’indépendance et les chances inespérées qu’elle ouvrait avec  la démocratisation de l’indépendance conjuguées avec la volonté et l’abnégation de sa mère lui ont ouvert les chemins de l’enseignement moyen dans des péripéties rendues de façon vivante dans ce roman. Tous ces chemins du hasard menèrent Ali au pays des Soviets, vers la chimie, vers la détente hebdomadaire chez Mammacha et vers, inévitablement, une rencontre amoureuse. Roussiana lui ouvrait les portes d’une autre façon d’être dans la relation entre hommes et femmes. Les légendes de l’amour ne manquent dans notre sud et dans Bouka, Ail Chaib Cherif rend magnifiquement le «dit d’amour» entre ses parents. Mais il vit avec  Roussiana un autre «dit de l’amour» et sur ce registre le «dit» est l’ultime réalité de l’amour. Chez elle comme chez lui, le pays, l’attachement à la terre natale, aux «langages» qui nous habitent de notre pays, le ramèneront lui vers l’Algérie et la retiendront elle dans son lointain pays. Pour lui, le pays était la destination de l’accomplissement de ce qu’il était devenu, un ingénieur en chimie, prêt à servir, à travailler, à développer. Cette ambition a poussé toute sa génération de l’immédiate postindépendance à revenir pour contribuer au développement. Nous suivrons Ali dans ses sincérités dans le travail, mettre de sa poche, proposer des plans de travail, essayer de pousser les responsables. Sa déception est aussi celle de sa génération, aux capacités de travail et de création contrariés par une dissolution de l’esprit patriotique dans l’intérêt immédiat. Il fera tout pour sortir des «paralysies» bureaucratiques jusqu’à ne plus  avoir que le désir de retrouver son Sud. Non celui de son oasis et de son  anthropologie mais le Sud pétrolier, celui des  mutations économiques vivant en enclaves. La lettre de Roussiana lui arriva dans un jour de routine, entre son bureau et la maison où l’attendaient épouse et enfant. Une lettre du pays du froid qu’il lut en s’abritant de la chaleur réfléchie par le sable. Roussiana l’appelait encore par son prénom russifié Ali, Alioucha.
Mohamed Bouhamidi