Tounes Ait Ali raconte Keltoum

C’est une Keltoum, à la fois amère et désenchantée, que raconte Tounes Ait Ali dans son spectacle «Memory Keltoum», présenté mardi, au Théâtre national algérien (TNA). La pièce produite par la Coopérative artistique du théâtre Port-Saïd, en collaboration avec le Théâtre national algérien, sur un texte de Djamila Mustapha Zeggai est une adaptation des mémoires de Sarah Bernhardt.

Dans une atmosphère claire-obscure, Nounou (Mohamed Chaabane) recueille les mémoires de la comédienne Keltoum (Yousra Daykha), tout en se pliant à ses caprices et à ses sauts d’humeur, en écoutant Lili Boniche chanter «Alger». Mais ce n’est nullement une œuvre biographique que la metteure en scène a voulu présenter. Il s’agit juste en une heure de représentation d’un concentré de la déception et de l’amertume que Keltoum, de son vrai nom Aïcha Adjouri, avait probablement ressentie à la fin de sa carrière ou plutôt après sa mise en retraite. Dans un dialogue soutenu et acerbe, ce sont tous  les sacrifices et les douleurs de la comédienne, les embûches sur un long chemin de peines pour pouvoir exercer le métier qu’elle avait choisi que rappelle Yousra qui incarne la grande dame du cinéma et du théâtre algérien. Dans un décor qui rappelle l’opéra et les salles de spectacle, les deux comédiens évoluent et se donnent la réplique pour faire revivre le refus d’une famille de voir sa fille gagner sa vie en dansant devant des hommes. La tension monte, le conflit s’exacerbe jusqu’au reniement de Keltoum qui est chassée du foyer parental. Pourtant elle s’imposera dans un univers d’hommes et deviendra l’une des premières comédiennes à monter sur les planches. C’est tout ce processus que démontre le spectacle qui rend également hommage à ceux qui l’ont soutenue et encouragée à l’image de Mehieddine Bachtarzi ou d’Abdelhalim Rais. Tounes Ait Ali rend également hommage à Mohammed Lakhdar-Hamina qui offrit à Keltoum, en 1966, son premier rôle au cinéma dans «Le vent des Aurès» où elle incarne admirablement le rôle d’une femme qui recherche de camp en camp son fils. Au début et à la fin du spectacle on entend Matoub Lounes chanter «Même si je pardonne, même si vous pardonnez, je n’oublierais jamais». Une façon pour Tounes Ait Ali de redire que la situation de l’artiste est déplorable et même si le temps efface les douleurs et les souffrances, celles-ci restent gravées dans la mémoire. Ait Ali affirme qu’elle aurait pu évoquer Sonia ou n’importe quelle autre comédienne, mais «Keltoum symbolise le courage et le sacrifice pour ce métier d’artiste qu’elle a choisi», lâche-t-elle.

Affront

Selon elle, «on ne fait jamais un spectacle pour uniquement le divertissement. C’est toujours aussi une manière de transmettre un message». «A travers Keltoum, poursuit-elle nous avons voulu parler de l’artiste en général et du théâtre algérien qui a toujours été porteur d’idées, d’engagement et vecteur de liberté d’expression.» Pour Ait Ali,«cela ne doit pas changer et nous devons nous battre pour garder notre liberté d’artistes car quelles que soient les difficultés l’artiste algérien existe toujours et n’a pas abdiqué». Ait Ali est par ailleurs revenu sur l’incident qui a entaché la première représentation de son spectacle, le 27 mars dernier, lors du Festival national du théâtre professionnel. Elle reprochera à Djamila Mustapha Zeggai, directrice de l’organisation de la diffusion culturelle au ministère de la Culture et des Arts, d’avoir pris l’initiative de baisser le rideau alors que la pièce se déroulait et que les comédiens étaient encore sur scène. Elle se dit «vraiment offusquée par ce comportement et exige des excuses, en son nom et au nom des comédiens qui ont vécu ce triste incident comme un véritable affront». En dernier, elle estime «qu’il faut encore lutter pour se faire reconnaître, obtenir un statut et des lois qui protègent le métier d’artiste».

Hakim Metref