Explosions nucléaires françaises à Reggane et In Ikker : Un début de solution à l’horizon

Le processus de règlement du dossier des explosions nucléaires françaises, qui se sont poursuivies de 1960 à 1966, dans les régions de Reggane et In Ikker, dans le grand Sud algérien, semble être enclenché entre l’Algérie et la France.  Un dossier très lourd de la question mémorielle entre les deux parties qui nécessite plusieurs intervenants pour son règlement définitif.

Interrogée sur la visite, jeudi dernier, du général d’armée François Lecointre, chef  d’état-major des Armées françaises, qui a été reçu par le général de corps d’armée Saïd Chanegriha, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire, au siège de l’état-major de l’ANP, Me Fatma Zohra Benbrahem, avocate et chercheuse dans le droit de l’histoire, a mis en exergue «le caractère militaire et de défense des explosions nucléaires». «Je pense que le processus de règlement de ce dossier est enclenché. La réunion de jeudi dernier était le prélude à une démarche commune entre notre pays et la France pour, enfin, classer ce dossier qui pèse sur l’Algérie et, particulièrement, sur les victimes passées et présentes de ce crime abominable contre des populations civiles qui ne demandaient qu’à vivre sur leurs terres», a estimé notre interlocutrice.
Il est à noter qu’entre autres thèmes abordés lors de cette réunion, le général de corps d’armée a évoqué «la problématique liée à la réhabilitation des deux anciens sites d’essais nucléaires français, à Reggane et In-Ikker», selon le communiqué du MDN.
«Le général de corps d’armée avait demandé à la partie française son soutien pour la prise en charge définitive des opérations de réhabilitation des sites de Reggane et In Ikker, ainsi que son assistance pour fournir les cartes topographiques permettant la localisation des zones d’enfouissement, non découvertes à ce jour, des déchets contaminés, radioactifs ou chimiques», a-t-elle rappelé.
A la question sur l’implication de l’ANP dans ce dossier, Me Benbrahem a soutenu que «le rapprochement des deux parties au niveau des responsables de la défense est tout à fait logique». «Ce genre d’opération en rapport avec les explosions nucléaires ne peut s’effectuer que par les deux armées. La défense française se doit de fournir les plans d’enfouissement des déchets et matériels utilisés, et l’ANP, de son côté, avec le soutien de la défense française, dépolluer et réhabiliter les sites infectés par la radioactivité», a-t-elle encore expliqué. En outre, s’agissant de la destination finale des résidus contaminés, Me Benbrahem a estimé que des négociations doivent être menées pour trouver une solution. «Cet aspect reste du domaine exclusif de la défense et des techniques développées dans l’armement nucléaire et le nettoiement des sites contaminés comme cela c’était passé en Russie et au Japon», a relevé l’avocate.
Dans ce sillage, elle a mis l’accent sur les efforts de l’ANP de dépolluer et réhabiliter les deux sites. «Je suppose que le commandement de l’ANP n’a pas attendu 2021 pour se pencher sur ce danger mortel constant depuis 1960 qui a atteint à ce jour la faune et la flore, ainsi que l’environnement et au premier degré les populations locales. Les stigmates de ces explosions sur la santé humaine sont indélébiles. Un travail a dû être mené dans la discrétion totale vu sa sensibilité», a ajouté Me Benbrahem.
Des explosions destructrices
Lors des négociations d’Evian, la France avait demandé aux négociateurs algériens de lui «laisser terminer» le programme  scientifique qu’elle avait entamé dans le Sahara et qui devait s’achever fin 1966 au motif que les implantations physiques existaient sur les lieux et qu’il était impossible de démanteler en pleine expérience.
Dans cette optique, a-t-elle poursuivi, la France avait demandé en 1966 de prolonger la durée de sa présence dans le Sud algérien. «Le président Boumediène avait refusé et a invité les scientifiques et militaires français à repartir chez eux. De fait, la Défense française avait rapatrié les plans des sites et toutes autres opérations en rapport avec ses essais. Les autorités algériennes n’avaient accès à ces lieux qu’en 1971, et n’avaient pas de documents ou archives qui identifiaient les schémas et plans», a encore rappelé l’avocate.
Cependant, des décennies se sont écoulées depuis 1960, et il s’est avéré que ce n’était pas juste des essais scientifiques. «Lors d’une conférence au Sénat français, en 2014, et en présence de représentants de la société civile algérienne et d’autres parties étrangères et organisations internationales, le concept adopté jusque-là par la France qu’est ‘essais’ a été rectifié en évoquant carrément ‘explosions nucléaires’. S’en est suivi alors des revendications de la part de certains gouvernements et ONG de la responsabilité de l’Etat français et l’indemnisation des victimes. Ce fut une victoire pour nous et nos compatriotes dans les régions concernées», s’est félicité Me Benbrahem.
Indemnisation des victimes
Le Président de la République avait, lors d’un message adressé à la nation à l’occasion de la Fête de la victoire, rappelé la responsabilité de la France dans ce désastre dont les conséquences sont toujours d’actualité. A ce titre, Me Benbrahem a exprimé sa satisfaction quant à la prise en charge de cette question à un haut niveau de l’Etat. «Le Président à travers ses propos vient parfaire le chemin que nous avons eu l’honneur de tracer avec les associations des victimes et les personnes intéressées par ce dossier. Nous avions à notre niveau exprimé des revendications sociales en faveur des victimes. Maintenant que le dossier est entre les mains de la Présidence, cela aura un autre caractère et une autre lecture. Je pense que des négociations seront menées entre les deux parties pour solutionner la problématique. Je reste confiante», a conclu notre interlocutrice.
Karima Dehiles