Nourriture céleste et festin terrestre

Une fois le doute levé, le Ramadhan impose majestueusement ses règles et ses coutumes. C’est le moment privilégié que saisit une foi affamée de nourriture céleste pour tenter d’élever le corps vers des hauteurs spirituelles, embrumées le reste du temps. C’est aussi, dans le même élan, le temps des épanchements de générosité, de revivification de la solidarité envers les moins nantis, cette vertu cardinale qui ressoude la société et la réoriente vers plus de justice sociale. Une solidarité qui s’exprime, certes, essentiellement dans le partage de la nourriture terrestre, mais c’est un minimum qui sauvegarde et restaure un tant soit peu la convivialité mise à mal par moult considérations entre deux Ramadhans. Pour beaucoup aussi, le Ramadhan est comme un subit changement du champ magnétique terrestre qui, en reconfigurant tous les points cardinaux de la vie sociale, désoriente les boussoles. A l’avantage, si les gens perdent le nord, ils retrouvent la foi, et chacun tente d’oublier son ego démesuré,ou le réprime, et déborde de générosité au moins pendant une lune. Côté cour, s’ils restent près de leurs sous toute l’année, ils dépensent sans compter, et parfois inconsidérément, pendant le Ramadhan, ce qui fait le bonheur des commerçants, mais surtout des spéculateurs, et cela est un cadeau moins agréable à faire. L’ouest n’est important que parce qu’il désigne la direction de la fin du jeûne, alors que d’autres en veulent à l’est de permettre au soleil de se lever pour une autre journée de privations. La lumière solaire devient même superfétatoire pour beaucoup, parce qu’ils préfèrent roupiller pour ne pas voir passer la journée, adoptant très vite un comportement de chiroptères. L’aiguille de la boussole se rive sur l’heure de l’adhan, qui fait frétiller les estomacs dans l’évanescence des dernières secondes. C’est le moment fatidique où la maman, l’épouse, la sœur, mais aussi les papas reconvertis en chefs, deviennent des héros. A tous les cuisiniers et cuisinières, nos estomacs reconnaissants. Le cœur palpitant de la maison est assurément la cuisine, et plus encore durant le Ramadhan. Un jour peut-être faudra-t-il rendre le plus vibrant hommage à ces alchimistes qui charment nos papilles et apaisent nos tensions en distendant agréablement nos panses. Quoi ? Peut-on se passer d’un chef ou même d’un marmiton ? Alexandre le Grand, Napoléon et tant de conquérants célèbres ont-ils réalisé leurs exploits sur les champs de bataille le ventre vide? Nourrir et soutenir ainsi le moral des milliers de troufions, et leurs chefs, n’est pourtant pas une performance insignifiante. Mais personne n’a retenu le nom de ces stratèges des fourneaux, car les historiens n’avaient d’yeux que pour celui qui, sur le moment, tenait les cordons de la bourse. C’est aussi l’histoire de toutes les mères, claustrées dans leurs cuisines à tenter journellement d’égayer la table pour faire de chaque cuillerée une bouchée de joie pour ses enfants et son mari. S’il leur est difficile d’éviter la tambouille 11 mois sur 12, le Ramadhan est l’opportunité de faire état de tout leur art culinaire. L’adhan de la rupture du jeune est, à cet égard, comme un chant de reconnaissance à leur abnégation quotidienne.
O.M.