L’époque du noir et blanc

C’est vers un peu plus de 12 ans qu’il a vu, pour la première fois, la télévision en noir et blanc. C’était, il s’en souvient avec précision, lors des jeux Méditerranéens de 1975. Cette «boîte magique» était alors  un privilège des gens de la ville. Et encore, certains films d’époque montrent que même à Alger on ouvrait encore  la porte  aux voisins qui se regroupaient le temps d’un film ou d’un match devant le poste. La télé n’avait pas encore détrôné la radio qui était déjà un signe de distinction sociale et qui avait cet avantage de ne pas susciter la gêne et l’embarras quand venaient à passer ces scènes décrites délicieusement par Fellag. Chez lui ou ailleurs, on ne se réveillait pas alors sur des écrans allumés, du matin au soir, où des vedettes occidentales ou arabes se trémoussaient sur des musiques endiablées. Sa mère faisait sa vaisselle en tendant l’oreille aux conseils de Nadia qui égrenait des conseils pour la préparation d’un repas ou la bonne tenue du foyer. Une émission de la Chaîne 1 portait le doux nom de «foyer heureux». Et puis, il n’avait jamais vu son père s’affaler  matin et soir devant la télé. Il était souvent dehors et se contentait du journal pour «savoir ce qui se passait». Les échos du monde ne résonnaient pas encore dans chaque foyer et on ne pouvait pas passer par un simple appui sur une télécommande d’une langue à une autre. Les informations n’étaient pas ce torrent verbal et ces guéguerres entre puissants qu’on suit comme des disputes de quartiers. Les rares débats qu’il lui arrivait de regarder étaient un échange entre gens qui paraissaient de bonne compagnie où tout le monde ne parlait pas en même temps et sans que personne n’écoute personne. Il aimait suivre toutes sortes de radios. La chaîne 3, RMC ou, se croyant un peu  cultivé, France Inter avec José Artur et Jacques Chancel chez qui défilaient de beaux esprits. Un jour, un camarade tout fier est venu lui  dire, entre deux cours, que les trois lettres de la BBC signifiaient British Brodcastig corporation. Mais, il s’est vite dégonflé car s’il lui était facile de deviner le sens du premier et du dernier mot, son anglais était assez limité pour expliquer celui du troisième. Et puis toutes ces chaînes d’un ailleurs fantasmé qui émettaient, en français et en arabe, de Moscou, du Caire ou de Tirana. Bien avant Gutten Morgen, Ich liebe dich les premiers mots d’allemand qu’il avait  appris étaient arbeit et kartoffeln, que répétaient à tout bout de champ un ancien combattant de la deuxième guerre mondiale et Deutsch Welle, la station qui émettait de Bonn.
H . Rachid