Jeux et stratégies

«Le rouget est à 1.800 dinars. J’aurais pu dire 2.000 dinars, mais je vous fais un bon prix», tente de convaincre le poissonnier. Le faux client s’était déjà fait une raison et avait renoncé à sa friture quand il écarta l’idée de faire la queue pour un bidon d’huile au marché de la rahma. Devant son vain effort, le poissonnier poursuit : «J’aurais préféré que le poisson soit à 500 dinars pour être à la portée de toutes les bourses, mais je l’achète au prix fort. Le poisson se vend aux enchères !». Dans ce jeu d’enchères, il n’y a que deux joueurs : le producteur et le revendeur (et ses clones). Le consommateur n’a pas encore droit à la parole. Il ne peut désapprouver la transaction, si elle lui est défavorable qu’en boycottant à l’achat, ce qu’il ne peut assumer que si ses revenus sont trop faibles, seul argument à même de le soulager de la pression familiale. Même si c’est un produit spéculatif, le poisson reste hallal à la consommation. Question subsidiaire à l’attention des producteurs de fatwas : les enchères le sont-elles ? Mais restons dans le jeu économique. Le jeu c’est du sérieux. Il y a toute une théorie qui lui est consacrée, avec un champ d’application aussi vaste que les sciences sociales, les sciences politiques et même la biologie évolutionniste, et 11 prix Nobel derrière ! Bien sûr, cela n’impressionnera pas ceux qui n’ont jamais réussi à résoudre la moindre équation, mais là n’est pas le propos qui veut se pencher sur le jeu des pénuries et des subventions, une problématique actuelle en ce mois de Ramadhan. Autour de la table, il y a trois joueurs : le consommateur, le vendeur et l’État, représenté par l’homme politique. Ce dernier se gratte la tête et se demande si supprimer les subventions résoudrait le problème des pénuries, de la spéculation, du gaspillage, de la mauvaise qualité. Selon la théorie, tous les joueurs sont rationnels, c’est à dire qu’ils agissent pour être dans la plus confortable des situations. Mais comme dans le fameux «dilemme du prisonnier», ils peuvent se faire confiance et coopérer, ou être égoïste et trahir. L’Etat résume ainsi son dilemme : «Je ne peux pénaliser ni le marchand, ni le consommateur !». Le consommateur, lui, se dit : «Je garde ma subvention et je me permets de gaspiller presque comme un riche !» Quant au marchand, il se frotte les mains en pensant : «Je reste dans l’informel, je spécule, je rafle la mise !». Le politique a la possibilité de jouer l’un contre l’autre, ou de sanctionner les deux comparses… mais ils peuvent aussi se liguer contre lui ! Il peut aussi faire semblant de protéger l’un en créant des marché de la rahma, une miséricorde limitée à la période de Ramadhan, et ne rien faire contre le second qui vaque tranquillement à ses occupations sans répit ni rahma 365 jours durant, plus un jour supplémentaire les années bissextiles. C’est ainsi qu’on arrive à l’équilibre, toujours en cours depuis plusieurs décennies, où seul le budget national est perdant !
O. M.