Un Bitcoin dans la poche

Hier, Kader est allé à la poste avec l’espoir de pouvoir retirer quelques sous. Les postiers étant toujours en grève, il n’y avait qu’un misérable DAB de corvée face à une immense file de portefeuilles vides. L’attente serait un supplice pour ses vieux os et de toutes les façons, avec son mal de dos, la posture debout lui était prohibée. Kader, maugréant contre sa mauvaise fortune, s’en retourna chez lui et, attendant encore une fois l’heure d’une chorba sans bourek, se planta devant la télé. Il tomba pile sur les infos où il était question de cryptomonnaie et du Bitcoin. Il n’en avait jamais entendu parler, les infos ayant toujours été le dernier de ses soucis. Mais comme il s’agissait d’argent, il prit son smartphone et consulta Google pour éclairer sa lanterne sur le sujet. Il fut estomaqué d’apprendre qu’un Bitcoin valait un peu plus de 55.680 dollars à ce moment-là et le cours n’arrêtait pas de grimper à chaque seconde ! «Combien de dinars me faudrait-il pour acheter un Bitcoin ?», se demanda-t-il. Ne rigolons pas, c’est sérieux : au centime près, il faut 7.363.221,33 DZ dinars, au taux officiel. Quelques clics plus tard, il fallait 7.393.780,37 dinars pour un Bitcoin ! « Mieux que l’euro, mieux que le dollar, meilleur que le franc suisse ! Son étonnement fut porté à son comble quand il lut que le Bitcoin pourrait s’échanger à plus de 71 millions de dollars l’unité à l’horizon 2034 ! «Ça c’est de la monnaie !», s’exclama-t-il en se prenant à rêver d’un compte bancaire en bitcoin. Mais clairement, c’était hors de portée pour Kader et l’immense majorité des Algériens. De toutes les façons, les cryptomonnaies sont interdites dans notre pays, et dans quelques autres. De plus, comment rester généreux et faire l’aumône au pauvre si on n’a qu’un malheureux bitcoin dans la poche ? Paraît-il, la cryptomonnaie c’est l’avenir, certains n’hésitant pas à prédire la fin de l’argent liquide. Les Suédois s’y affairent d’ailleurs et ont fixé le basculement final en 2030. Kader n’ira pas vivre dans un tel pays, parce qu’il ne pourra plus aller à la poste toucher son argent et il ne pourra pas faire l’aumône pendant le Ramadhan, à moins que les pauvres ne se dotent d’un terminal de paiement. Quoiqu’il en soit, le problème de Kader demeurait présentement entier. Comment faire ses courses si on n’a pas de cash ? Les Algériens ont bien des cartes qui permettent en théorie de s’en passer, on réfléchit même au paiement mobile, mais la monnaie électronique n’est pas du goût des commerçants, trop habitués à palper les billets et arrondir les prix à leur bénéfice. Les transactions sont trop transparentes ! Les établissements bancaires trop peu réactifs et innovants ! Les couacs du service d’Algérie Télécom sont trop fréquents ! Les grèves sont imprédictibles même avec l’aide d’une intelligence artificielle ! Heureusement pour Kader, le sommeil mit fin à ses turbulentes cogitations. Peut-être qu’il fera de beaux rêves. Mais quand il s’éveillera à l’heure de la rupture du jeûne, il n’y aura toujours pas de bourek pour accompagner sa chorba !
O.M.