Dr Sana Bouchaïb, médecin épidémiologiste : «Les excès alimentaires peuvent entraîner des problèmes de santé»

Médecin épidémiologiste à l’Institut national de santé publique (INSP) unité nutrition, Sana Bouchaïb  livre, dans cet entretien, les bonnes recettes à utiliser pour bien observer le jeûne et surtout pour manger le bon aliment au bon moment en cette période.

Il a été démontré que le jeûne peut avoir des effets positifs sur la santé. Comment s’organiser pour allier diététique et jeûne ?
Le Ramadhan est considéré comme une période permettant la maîtrise de soi, l’autodiscipline, c’est une occasion privilégiée afin d’adopter un mode alimentaire sain et améliorer son état de santé. Il est conseillé de rompre le jeûne en mangeant 2 à 3 dattes qui sont une excellente source de fibres, boire de l’eau pour se réhydrater, consommer une soupe légère ou un potage à base de légumes de saison  pour faire le plein de vitamines et de nutriments essentiels. Il est recommandé également d’incorporer dans le ftour des céréales entières fournissant des fibres et de l’énergie, des salades composées de crudités, de la viande maigre (poulet ou poisson) grillées, cuites à la vapeur ou au four pour avoir une bonne portion de protéines saines plutôt que la friture.
Justement c’est quoi un iftar sain et équilibré ? Y a-t-il  des aliments à privilégier ou à bannir ?
Il faut éviter ou limiter le plus possible les aliments frits et transformés riches en gras (viandes grasses, crème fraîche, viennoiseries) en sel (olives, cornichons) et en sucre comme les confiseries traditionnelles frites telles que la zlabia confectionnée avec du blé blanc, trop riche en sucre responsable de l’élévation du taux de triglycérides et du taux de cholestérol dans le sang. Cette friandise est souvent frite dans de l’huile végétale transformée non renouvelée et  pouvant si elle est consommée régulièrement constituer à long terme un réel danger pour la santé humaine en causant des maladies telles que certains cancers et maladies cardiovasculaires, d’où la nécessité de privilégier  plutôt les fruits de saison riches en eau (melon, pastèque). Concernant les boissons, il faut boire beaucoup d’eau entre la période du ftour et du shour afin de se réhydrater, bannir les sodas, les boissons gazeuses et sucrées, il est préférable également d’éviter les boissons riches en caféine (café, thé) qui a un effet diurétique et peut entraîner un état de déshydratation. Enfin il est essentiel de manger lentement et en quantité adaptée aux besoins de chacun, mastiquer et bien mâcher et surtout maintenir une activité physique régulière comme par exemple une petite marche quotidienne pour favoriser une bonne digestion.
Que peuvent entraîner les excès lors de l’iftar ou du shour ?
Les excès alimentaires pendant le Ramadhan peuvent entraîner des problèmes de santé comme les indigestions, douleurs et ballonnement abdominaux, un état d’irritabilité, de la fatigue, des troubles du sommeil et l’exacerbation des syndromes dyspeptiques et du côlon irritable préexistant d’où l’importance de manger en quantité adaptée aux besoins de chacun.
Faut-il prendre le second repas ?
Oui, il est possible de consommer un deuxième plat après la soupe ou la chorba à condition qu’il soit sain et léger (plat à base de légumes de saison et viandes maigres) il est essentiel de faire attention au mode de cuisson (cuit en sauce, à la vapeur et surtout non frit) et d’espacer la consommation des plats afin de favoriser une bonne digestion des aliments et d’éviter l’inconfort digestif.
Est-il recommandé de prendre un shour ?
Absolument, le shour est un repas de l’aube d’une très grande importance qu’il ne faut surtout pas négliger ! Il doit apporter suffisamment d’énergie pour que l’organisme puisse tenir pendant les longues heures avant la rupture du jeûne ; il doit rester sain, modéré tout en étant rassasiant. Il est donc particulièrement important  de privilégier la consommation de certains aliments riches en vitamines, en oligoéléments et en fibres, qui se digèrent lentement comme les féculents  (pain complet, du riz, des pates), laitages (fromages), des œufs,  viandes maigres (poulet, poisson), soupe ou potage à base de légumes ou de légumineuses, fruits frais de saison riches en eau, les aliments riches en fibres (pruneaux, haricots blancs, artichaut) et enfin boire de l’eau suffisamment pour maintenir un bon état d’hydratation. En revanche, il est recommandé d’éviter de boire du thé ou du café afin de ne pas altérer le niveau d’hydratation car ces boissons sont diurétiques et peuvent faire perdre de précieux minéraux à l’organisme.
Quels conseils donneriez-vous aux personnes souffrant de maladies chroniques ou présentant un risque particulier notamment celles atteintes de diabète de type 2 et d’hypertension ?
Il est important de rappeler que ce sont les médecins traitants qui doivent conseiller les patients sur la possibilité de jeûner ou pas, ce n’est ni au patient ni à son entourage de prendre cette décision. Généralement, les médecins traitants conseillent les personnes atteintes de diabète type 1 de ne pas jeûner car cela peut nuire à leur santé. Les personnes atteintes de diabète de type 2 et d’hypertension artérielle dont l’état de santé est stable et sous contrôle, que ce soit par le biais d’un régime alimentaire ou de médicaments, peuvent être en mesure de jeûner mais avec l’accord préalable de leur médecin traitant qui va leur prodiguer des conseils adaptés à leur état de santé.
Et pour les femmes enceintes ou allaitantes?
Concernant les femmes enceintes et mères allaitantes elles doivent, elles aussi, prendre un avis médical adapté à leur situation et si le médecin est favorable au jeûne, il est fortement conseillé de suivre un régime alimentaire sain, varié et sans restriction calorique et éviter les aliments trop gras, trop sucrés et trop salés. Enfin, il est très important de maintenir un bon état d’hydratation en buvant beaucoup d’eau et en évitant les boissons gazeuses et trop sucrées.
Ne pensez-vous pas qu’il aurait été plus judicieux d’organiser des campagnes de sensibilisation dans les médias sur l’importance d’adopter un comportement alimentaire sain au cours du mois de Ramadhan ?
En effet, les médias jouent un rôle primordial dans la sensibilisation et l’information autour des bonnes habitudes alimentaires et comportementales recommandées par les médecins afin de passer le Ramadhan dans les meilleures conditions possibles et prévenir l’apparition de certaines maladies non transmissibles comme le diabète et l’hypertension artérielle et ne pas nuire à sa santé. L’idéal est de programmer des campagnes de sensibilisation quelques semaines avant le début du mois sacré et durant tout le Ramadhan, afin que le citoyen puisse se préparer correctement au jeûne.
Quel est l’impact du jeûne sur notre corps?
L’impact positif du jeûne sur la santé de l’organisme humain n’est plus à démontrer. En effet, le jeûne entraîne un changement métabolique en mobilisant l’énergie stockée dans le tissu adipeux du corps qui se tourne vers le glucose stocké dans le foie et dans le muscle et ce, pour continuer à fournir de l’énergie, une fois les réserves de glucose épuisées. Et pendant que le jeûne continue, la graisse devient la prochaine source d’énergie de l’organisme, ce qui contribue à la perte de poids, à la réduction du taux de cholestérol dans le sang et à la diminution ainsi du risque d’apparition de certaines maladies comme le diabète. Par ailleurs, le jeûne pratiqué correctement procure un bien-être physique et spirituel.
Entretien réalisé par Amokrane H.