Racine cariée

 

Jusqu’à peu, en Algérie, les mathématiques, comme le prix Nobel, ne servaient pas à grand-chose. D’ailleurs, le Nobel de mathématiques n’existe pas. Le mathématicien, du moins le croyait-on, était juste un type qui savait faire de savants calculs, mais dont on pouvait largement se passer grâce à l’usage d’une simple calculatrice, qui avait l’avantage de fonctionner avec de simples piles de 1,5 volt. Quelque part dans les rouages de la décision stratégique, quelqu’un s’est dit que le déficit en intelligence pratique dont souffre le pays depuis tant d’années pouvait être pallié par les technologies de l’intelligence artificielle. Sauf que cette dernière se nourrit principalement de mathématiques, à l’instar d’autres champs technologiques d’ailleurs. C’est la raison pour laquelle les matheux sont pistés au plus près par les chasseurs de têtes et par toutes les puissances économiques, qui leur font des ponts d’or parfois avant même qu’ils n’obtiennent leurs diplômes. La demande mondiale est si forte qu’ils font l’objet d’une féroce bataille pour les «débaucher». Qu’à cela ne tienne, décision, donc, est prise de former des mathématiciens de haute voltige dans une école spécialisée dans le domaine. Mais voilà, le niveau général en mathématiques de nos étudiants et élèves s’est substantiellement dégradé au fil du temps. C’est à ce constat que sont arrivés les ministres concernés. Ce n’est pas la qualité des neurones du jeune algérien qui est en cause, mais bien celle de l’enseignement de cette matière. Il faut tout revoir, de l’école primaire à l’université, aussi bien la formation des enseignants que les programmes pédagogiques. Sans omettre la valorisation du métier de mathématicien qui, il faut le souligner encore, ne soulève pas l’enthousiasme. Il ne faut bien évidemment pas trop noircir le tableau. L’Algérie compte de très bons mathématiciens, mais elle pourra en produire d’encore plus performants quand la formation idéologique à l’école cédera le pas devant l’exigence scientifique et reléguée à la place qu’il est convenable qu’elle occupe. L’idéologie, dans sa manifestation rétrograde et d’obstacle au progrès, est en recul dans tous les pays qui ont pris conscience de la place de la science dans la marche vers le développement socio-économique. C’est un apaisement salutaire qui permet de consacrer la réflexion et les efforts à l’amélioration des conditions de vie du peuple et du poids de la nation dans l’arène internationale. Tant mieux donc pour les mathématiciens, s’ils ont enfin réussi à attirer l’attention sur eux. Il ne faudrait toutefois pas oublier les autres disciplines scientifiques, toutes aussi importantes. Sied-il, par exemple, que des chercheurs fassent du porte-à-porte pour trouver preneur à leur travail. C’est pourtant ce que s’astreignent à faire Ismaïl Yahiaoui et Lamine Souag, qui ont élaboré deux dictionnaires Korandji-Arabe-Anglais et Korandji-Arabe-Français. C’est quoi le Korandji ? C’est un parler des habitants de la région de Tabelbala, au sud de Béchar. C’est la richesse culturelle de l’Algérie que ces chercheurs tentent ainsi de sauvegarder et faire connaître. Ce parler n’a l’air de rien, mais si les mathématiques sont nécessaire pour formaliser une intelligence artificielle, il faut du contenu, de la data pour utiliser son jargon, pour l’extraire et l’opérer.
O. M.