Immunité collective : Les professionnels de la santé divisés

 

Atteindre un taux de 70% d’immunité collective peut se faire par deux voies, la première par l’infection naturelle de la population, et la seconde par la vaccination. Au début de la pandémie de coronavirus, plusieurs pays ont choisi de se protéger du virus en tablant sur l’infection naturelle mettant de côté les mesures barrières.

En Algérie, la problématique de l’immunité de groupe ou immunité collective a suscité une grande polémique après la sortie des résultats préliminaires d’une étude réalisée à l’hôpital de Rouiba  (Alger) ayant touché environ 1.000 donneurs de sang et a montré que 50% d’entre eux ont contracté la Covid-19. Pour le président de la Société algérienne d’immunologie et chef de service du laboratoire central de l’EPH Rouiba, le Pr Kamel Djenouhat,  l’Algérie a atteint une immunité collective de 50%, mais pour mieux se protéger contre le virus, il faut atteindre les 70%.  «Ce que j’ai déclaré hier est valable aujourd’hui et il le sera demain», s’est-il défendu contre certaines voix qui contestent les résultats de cette étude.  Et d’ajouter : «Lorsque j’ai déclaré que les Algériens ont atteint 50% de l’immunité collective, ce n’était pas une invention mais les résultats d’une étude. J’ai déclaré qu’on est à 50% alors que le seuil est fixé 70%. De ce fait, la moitié de la population n’a pas contracté le virus,  donc le danger est toujours là.» Actuellement, la question qui se pose, selon lui, est si cette immunité acquise est efficace ou pas contre les nouveaux variants. Autre point soulevé, cette immunité collective ne pourra pas se corréler avec les sujets âgés et avec le relâchement. Les premières victimes seront ces personnes. Face à la menace d’une troisième vague, le Pr Djenouhat plaide pour la révision de la stratégie de vaccination. «Puisqu’il n’y a pas une grande quantité de vaccins, je propose de ne pas vacciner les personnes ayant déjà contracté la Covid et de s’orienter vers les sujets âgés et les personnes vulnérables présentant des maladies chroniques. A partir de là, on peut prévenir le nombre de décès par les nouveaux variants, et avec l’acquisition prochaine des lots de vaccin, on pourra atteindre ce taux de 70%», soutient-il.  Toutefois, ce scénario est tributaire, selon lui,  de la durée dans le temps de cette immunité collective. «Avec l’apparition des nouveaux variants, on ne sait pas encore si cette immunité va nous protéger ou pas», tempère-t-il.  Dans ce sillage, il signale que pour le variant britannique, des études ont démontré qu’il est sensible aux vaccins, et les sujets qui en ont déjà été contaminés ont peu de chance d’être infectés une deuxième fois. Par contre, pour les variants nigérian et sud-africain, une certaine résistance aux vaccins a été observée. «Cela sous-entend que les personnes déjà infectées pourraient être sujettes à une réinfection», déduit-il. Le Pr Djenouhat relève que la reprise d’une vie normale peut se faire à condition de porter toujours son masque. «L’Etat doit être strict par rapport à ce relâchement constaté partout. On doit revenir aux protocoles sanitaires destinés à chaque secteur», a-t-il ajouté.
L’immunisation est limitée à six mois environ
De son côté, le président de la Fondation pour la promotion de la santé et le développement de la recherche (Forem),  le Pr Mustapha Khiati,  a déploré le manque d’études ayant une dimension nationale pour connaitre exactement l’état des lieux de cette maladie et de finir avec cette histoire d’immunité collective. «Nous naviguons dans le flou total, la cellule de veille et d’enquête épidémiologique aurait pu au moins apprécier la situation d’immunité collective en réalisant des enquêtes scientifiques sur le terrain. Car en l’absence d’études nationales, certains praticiens se sont contentés de lancer des informations qui ont peut-être incité la population à faire fi des mesures barrières», a-t-il dit. Pour étayer ses propos, le professeur cite l’exemple de l’Espagne où le taux d’immunité collective ne dépasse pas les 14% alors que ce pays a enregistré un très grand nombre de contaminations.
De son côté, le chef du service médecine interne à l’EPH d’El Biar (ex Birtraria), le Pr Amar Tebaïbia,  rejette catégoriquement le concept d’immunité collective. Et pour cause, «le taux avancé par certains praticiens ne reflète par la réalité au niveau national. «Il ne faut oublier que l’Algérie, c’est plus de deux millions de kilomètres carrés, ce qui est valable par exemple à Alger ne l’est pas dans d’autres wilayas. C’est pour cette raison que je conteste les résultats de cette étude et je suis convaincu que nous n’avons pas encore atteint cette immunité collective», insiste-t-il. Et même si c’était le cas, «il y aura toujours des formes graves de la Covid-19 puisque la durée d’immunisation est limitée à six mois environ». «Il faut toujours insister sur les mesures barrières et apprendre à vivre avec ce virus pour une durée encore inconnue», a-t-il conclu.
Samira Belabed