Les enfants de Sarajevo

On finit par se lasser de la succession de feuilletons, de sketches à quatre sous et de programmes où le cinéma qui émeut et fait réfléchir n’a presque plus de place. Il fut pourtant un temps où les meilleurs films et documentaires étaient réservés pour les soirées du Ramadhan. Il suffit alors d’appuyer sur une touche de sa télécommande pour tomber sur ce bijou diffusé par Arte, dans la soirée de mardi, aux environs de minuit. Gervasio Sanchez est un photographe espagnol qui a couvert la guerre qui déchira la Bosnie Herzégovine entre 1992 et 1996.  Durant une heure, on le voit revenir près d’un demi-siècle plus tard (durant l’hiver 2019-2020) dans la ville martyrisée. Il  recherche chez un journaliste de la télévision qui a diffusé ses photos en noir et blanc sur Facebook comme on lancerait une bouteille à la mer et passe chez un commerçant qui n’a pas changé de quartier. Il va retrouver tous les enfants qu’il avait surpris en train de jouer sur des poussettes, dans des cours entourées d’immeubles. Deux sœurs Alma et Selma, Damir, Jasmin et d’autres ne possèdent pas de photos de leur enfance et vivent cette irruption de l’Espagnol comme un miracle qui libère la parole et ressuscite des souvenirs. L’un d’eux avoue avoir pleuré d’avoir eu entre ses mains un cliché le montrant enfant. Ils avaient l’âge de l’innocence, tout à leurs jeux à peine perturbés par les sales occupations  des adultes. «La guerre, c’était comme dans un film», lâche Jasmin. On ne voit aucun politique ou expert. La camera s’attarde sur les visages des enfants qui ont depuis grandi et capté leurs paroles qui évoquent le passé et le présent. Le premier est fait de peur et d’angoisse, mais aussi de moments de complicité partagés par des jeunes qui rêvaient de carrières de basketteurs, de posséder un simple ballon. Le journaliste revient sur les lieux comme ces bâtiments dont les murs sont encore criblés de balles, filme Aljosa dans un vaste cimetière. Tous entre regrets et incompréhension racontent ce que la guerre a changé en eux. Il y a toujours un avant et un après la guerre, dont on n’en sort jamais indemne. «Elle m’a rendue plus forte», confie Selma fille d’une infirmière et d’un chauffeur de taxi,  «mais tout aurait été différent» avoue Eddo qui reporte tous ses espoirs avortés sur son fils. Le film s’achève sur un parc où des enfants s’amusent, mais la ville cosmopolite n’est plus la même. «Quand la guerre s’est terminée et à la rentrée, on m’avait demandé à moi dont le père était Serbe orthodoxe et la mère musulmane quelle était ma religion?», raconte Aljosa qui présente celle de son père et celle de sa mère. Il a fini par devenir agnostique dans ce pays où la guerre a tué  1.600 enfants.     
H. Rachid