Massacres du 8 mai 1945 : Mémoire contre amnésie

Si la majorité des témoins oculaires n’est plus de ce monde, la mémoire collective, elle, est plus que jamais vivante. Elle continue de rapporter fidèlement les pires crimes que le système colonial français ait commis contre des populations civiles et désarmées.

Vieillards, femmes et enfants n’ont pas échappé à la horde coloniale le jour où la «victoire» était célébrée dans le monde. Aujourd’hui encore, des voix s’élèvent ici et là pour exiger de la France qu’elle reconnaisse ces massacres, mieux de s’en excuser. «Il n’est jamais trop tard pour bien faire» est la réponse de l’historien Mohamed-Lahcène Zeghidi à une question sur l’importance de consacrer le 8 mai de chaque année Journée nationale de la mémoire. «Les dates anniversaires ou les fêtes nationales renvoient exclusivement aux faits et aux événements qui se sont déroulés durant la guerre de Libération. On peut citer le 5 Juillet, le 1er Novembre, le 20 Août. Des dates charnières du Mouvement national et des faits marquants des révoltes populaires ont été occultées, voire ignorées de la majorité des Algériens», explique l’historien Mohamed-Lahcène Zeghidi. Et de rappeler que les populations locales de l’Afrique du Nord se sont depuis l’Antiquité soulevées contre la présence étrangère. «La Révolution du 1er Novembre 1954 est un cumul de luttes et de révoltes à travers les périodes historiques, qui s’est achevée par la proclamation de l’indépendance. A cet effet, la consécration du 8 mai, qui correspond aux massacres perpétrés par la puissance de feu française contre des civils pacifiques, est une reconnaissance et un hommage aux Algériens assassinés durant ces événements», soutien t-il. De son côté, l’enseignant à la faculté d’histoire Alger 2, Hocine Abdessetar, a mis l’accent sur l’absence dans les manuels scolaires des grands événements qui ont marqué l’histoire de notre pays. «Les révoltes populaires n’ont pas eu leur part dans le récit national, que ce soit dans les programmes scolaires, les médias ou dans la recherche et la littérature historiques, alors que des nations se construisent des mythes, valorisent des leaders qui étaient des tyrans, des esclavagistes en leur donnant des qualificatifs nobles», observe-t-il. Selon lui, l’Algérie n’a pas su tirer profit de sa glorieuse histoire ponctuée par des luttes, des révolutions, menées par des hommes et des femmes courageux et engagés. «Il aurait fallu dès l’indépendance édifier une nation dont les fondements sont son passé révolutionnaire, dominateur commun des Algériens, pour renforcer l’unité nationale, tout en se tournant vers l’avenir. L’histoire et la mémoire sont deux éléments qui unifient toutes les composantes de la société», insiste-t-il. Par ailleurs, Zeghidi a rappelé ce qui a poussé le président de la République à consacrer le 8 mai Journée nationale de la mémoire. «Le candidat à la présidence Abdelmadjid Tebboune avait inscrit le dossier de la mémoire dans son programme électoral. Par la suite, après son accession à la magistrature suprême du pays, il a entamé des démarches, entre autres l’ouverture de la chaîne TV Edhakira, la nomination d’un conseiller chargé de la mémoire», explique l’historien qui a insisté sur «la priorisation de la question mémorielle». Selon lui, la décision du Président est également une réponse aux revendications du hirak de valoriser les hommes et les femmes qui se sont sacrifiés pour l’indépendance du pays. «Le mouvement populaire a, depuis le 22 février 2019, scandait les noms de chouhada, des clauses de la proclamation du 1er Novembre et de la plateforme de la Soummam. En somme, le hirak s’est réapproprié l’histoire du pays et la mémoire de ses leaders à travers les temps», conclut Zeghidi.

Karima Dehiles