L’historien Mohamed El Korso à Horizons : «Ce sont les prémices du 1er Novembre»

La commémoration du 76e anniversaire des événements du 8 Mai 1945, durant lesquels plus de 45.000 Algériens sont morts, vient rappeler la brutalité de la répression de l’administration coloniale que la France officielle refuse toujours de reconnaître. L’historien et fervent défenseur des principes de la Fondation du 8 Mai 1945, Mohamed El Korso, revient, dans cet entretien, sur la portée de cette date historique, la question des archives et le rapport de Benjamin Stora.

Les événements du 8 Mai 1945 demeurent une tache noire pour la France. Que doit-on retenir de cette journée ?
Le 8 Mai 1945 représente un sursaut extraordinaire de la population algérienne contre l’ordre colonial. Celle-ci s’est mobilisée autour des principes d’une Constitution qui garantit la paix et l’égalité pour tous les Algériens et du droit des partis politiques à une participation effective au gouvernement de leur pays. A l’époque, revendiquer le droit à la liberté, à l’égalité, de s’autogérer et de disposer de son avenir est un acte révolutionnaire. Ce qui se passe actuellement sur la scène nationale est un sursaut de l’Algérie avec la perspective de voir plus d’importance accordée à l’élite et à la transparence dans la gouvernance du pays.
Pensez-vous que tout a été dit et écrit sur ces événements ?
Non, pas du tout. Il y a eu des écrits de valeur sur ces manifestations et l’ampleur de la répression sanglante de la France coloniale. Mais cela reste insuffisant, d’autant plus qu’il existe deux éléments fondamentaux qui n’ont toujours pas été analysés dans le détail. D’abord, les archives françaises qui regorgent de milliers de documents qui évoquent cette période, dont certaines sont ouvertes aux chercheurs puisque je les ai moi-même consultées. Par contre, d’autres sont mises de côté, car elles criminalisent, sans doute, les autorités coloniales et la gestion des manifestations du 8 Mai 1945, à l’origine pacifiques. Le second élément concerne les archives algériennes qui doivent être mises à la disposition des chercheurs, d’autant plus que nous sommes en phase de renouveler notre perception de ces événements dont on n’a pas fait de lecture historiographique. Nous avons écrit sur le déroulement de la manifestation, les crimes et ceux qui étaient derrière. Mais la présence du général De Gaulle à deux périodes différentes, à savoir le 8 mai 1945 et après son retour au pouvoir en 1958, n’a pas été abordée par les historiens de manière plus explicite afin de mieux comprendre ces événements et déterminer les responsabilités historiques. Nous avons besoin de renouveler notre perception et notre lecture et de s’interroger sur le mouvement lui-même qui avait préparé le terrain pour le 1er Novembre 1954. Les événements du 8 Mai 45, fortement symboliques, étaient une sorte de répétition pour le déclenchement du 1er novembre.
Que pensez-vous de ce qui a été dit sur ces événements dans le rapport de Benjamin Stora ?
Les historiens algériens ont écrit sur cette période, selon les moyens mis à leur disposition. On ne peut pas reprocher à Stora d’avoir écrit pour son pays. Nous avons, en revanche, critiqué sa démarche politique, car il a à peine évoqué les massacres du 8 Mai 1945. C’est un fait qui criminalise le colonialisme. Il s’est contenté de reprendre la déclaration de Bajolet, ancien ambassadeur de France en Algérie, qui avait qualifié ces événements d’actes criminels. Mais il a zappé cette date en tant que fait et crime contre l’humanité. Cela est très insuffisant. Par contre, Stora a accordé une grande importance aux cimetières juifs en Algérie et au retour des harkis et de leurs enfants dans leur pays d’origine.
L’Algérie attend toujours des excuses de la France. En quoi ce geste est-il si important ? 
L’Algérie est en droit de demander des excuses et une réparation. Nous ne sommes pas différents des autres peuples colonisés. Ceux qui nous ont dominé n’ont-ils pas contraint Allemands et Italiens à verser en quelque sorte des dommages et intérêts et à assumer leurs responsabilités historiques, notamment sur le plan moral. Le côté éthique est parfois beaucoup plus important que la réparation matérielle. Enfin, ceux qui sont tombés lors des événements du 8 Mai 1945 ne sont pas des victimes. Ce sont des chouhada.
Entretien réalisé par Assia Boucetta