Journée nationale de la mémoire : Revoir l’approche archivistique

Historiens et archivistes s’accordent à dire que le 8 mai 45 est une date phare et cruciale. Les deux camps pensent que cette date fut la première étincelle d’une guerre de libération nationale qui débutera neuf ans après.  Son institutionnalisation « Journée nationale de la mémoire » par le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, implique, selon eux, l’adoption d’une nouvelle approche archivistique.

Le 8 mai 1945,  les Algériens sont sortis, après le discours de De Gaulle décrétant la victoire des alliés sur l’Allemagne Nazie, pour manifester non pas pour célébrer la victoire des alliés, mais plutôt montrer que le peuple est là et qu’il réclame haut et fort sa libération, son identité et son indépendance, rappelle le docteur en archive Mohamed Bounaâma,. La réponse a été très rapide, se traduisant par un génocide digne de ceux pratiqués en grande échelle par le troisième Reich. Les Français ont mobilisé deux bateaux de guerre des plus modernes et c’était un génocide à ciel ouvert. Heureusement que les archives sont là, souligne Bounaâma qui explique qu’il s’agit des archives des services secrets américains qui étaient en Algérie. Prés de 77 militaires américains et autant de techniciens avaient suivis toute la panoplie des guerres françaises qui déferlaient sur le peuple algérien. Au niveau d’une petite localité comme El Yachir, prés de 17000 martyrs sont tombés au champ d’honneur. « Alors, je vous laisse penser l’ampleur des tueries enregistrées ce 8 mai 1945 », indique notre interlocuteur, comme pour montrer que le chiffre de 45000 de victimes est approximatif et ne reflète pas toute la réalité. « En l’absence de recherches et de conventions avec les américains sur ces dossiers très importants de l’OSS, on ne peut pas donner des statistiques réelles sur ces massacres. On peut aller à plus de 45000 de martyrs si on peut avoir ce fonds d’archives que possède actuellement l’armée américaine ainsi que son centre d’archives » lance-t-il en faisant savoir que les archives rouverts récemment par la France officielle renferme une partie qui concerne cet événement historique. Mais, elle reste sous le sceau de la confidentialité. « En principe, dans le cadre des contentieux archivistiques algéro-français, on est en droit d’avoir accès à ces archives. Pour ce faire, il faut avoir une stratégie de revendication » affirme Bounaâma. Catégorique, il assure que personne ne peut donner un chiffre exact sur le nombre des victimes. Pour avoir une estimation proche de la réalité du carnage, il faut regrouper toutes les archives existant dans de nombreux pays. D’après lui, le travail fait par les historiens algériens est parcellaire. C’est-à-dire par région. Il n’y a pas eu cette vision globalisante. Sur le plan archivistique, les archivistes algériens doivent travailler dans le cadre d’une institution des archives. Celle-ci n’a jamais travaillé sur ce plan là. Constat fait : il n’y a pas de conjonction et de synergie institutionnelle et surtout d’approche historiographique sur la guerre de libération nationale. Sur le plan de la législation, la loi sur les archives est désuète. D’où le besoin de prôner un code du patrimoine globalisant. Concernant la décision de décréter le 8 mai 45 journée de la mémoire nationale, notre interlocuteur salue cette démarche. « N’oublions pas qu’il s’agit d’une date charnière. C’est le premier jalon qui a donné naissance à novembre 54 et au déclenchement de la révolution algérienne. Malheureusement, il y a un décalage entre le discours présidentiel et la pratique des institutions dans ce sens là. Il faut revoir le plan technique et méthodologique et académique des institutions patrimoniales. Les archives nationales ne se sont pas hissées aux exigences du discours présidentiel. Il faut que la politique des archives soit dirigée par des spécialistes. Il faut aussi activer l’article 64 de la loi du moudjahid et le chahid qui instaure auprès du Président de la République un conseil supérieur de la mémoire de la nation. La mémoire nationale ne peut pas se mouvoir dans une seule personne. Il existe un manque sur le plan légal et au niveau des archives nationales qu’il faudra combler pour avoir cette uniformisation de nos approches. Il ne faut pas partir en guerre en rangs dispersés » recommande-t-il. L’historien Rabah Lounici estime, pour sa part, que le choix du 8 mai 45 comme étant une journée de la mémoire est judicieux à plus d’un titre. Et pour cause, « le 8 mai 45 traduit l’intensité des crimes coloniaux ». D’après lui, demander à la France de reconnaître ces atrocités est tributaire du travail des experts. Il faut d’abord les dénoncer « à travers les archives et les multiples preuves. Il faut aussi en faire la promotion sur le plan international. Et c’est là ou intervient le rôle de l’historien, des spécialistes et des médias. Il est important, dira Lounici, d’utiliser dans cette cause les amis de l’Algérie et les différents lobbies pour faire pression et dénoncer ces crimes inhumains. Existe-t-il des archives sur le 8 mai 45 ? Il fera savoir qu’il existe des rapports comme celui du wali de Constantine. Soulignant que la France a toujours caché les archives afin de dissimuler ses crimes. Quant aux archives rouvertes récemment, il pense que cette décision n’a été prise que pour servir les intérêts suprêmes de la France. « Elle n’a pas montré les archives qui concernent ses crimes. Elle est très prudente en ce sens, par peur qu’elle soit dénoncée à l’échelle internationale. L’Algérie ne détient pas d’archives solides à propos des massacres du 8 mai 45. Ce qui l’oblige à doubler les recherches afin de les arracher en vue de consolider son travail de mémoire » a-t-il conclu.
Karima Alloun