L’homme qui a vécu sur une autre planète

La moue du garçon ne cache pas sa déception et  souvent son agacement quand il  éteint la radio d’un geste sec. Dans la voiture, le père s’y attend toujours. C’était d’ailleurs ainsi que commençaient chaque fois leurs disputes. Le vieux aimait bien conduire en écoutant Guerrouabi ou Slimane Azem ou tendre l’oreille à un débat sur l’avenir et les problèmes du pays. Son fils disait ne pas supporter cette musique, mais surtout le blabla des informations et des émissions où l’on débat de tout et de rien. Il n’aime pas qu’on parle, hormis les vérités que scandent les rappeurs, et rien d’autre. Le père se replonge alors dans son passé quand le transistor était pour lui une sorte de fenêtre ouverte sur le pays et le monde entier. Quand il eut sa sixième, il ne voulait pas de montre, de belle chemise ni de godillots dont tous ses amis rêvaient pour aller jouer au football. Il fit des pieds et des mains, supplia qu’on lui achète une radio qu’il pouvait prendre dans sa poche. Ce fut le jour le plus heureux et le meilleur souvenir de sa vie. Il suivait les matchs, écoutait les chansons, ne ratait rien du classement du hit parade. C’est ainsi qu’il découvrit et appréciait Boney M, s’éveilla à l’amour avec Claude François et Abdelhalim. La nuit durant, il voyageait sur les ondes courtes s’arrêtant tantôt à Tirana, tantôt à Moscou. Il avait l’impression qu’il tenait le monde entier et de rien ignorer rien de ce qui se passait dans les pays proches ou lointains. Il lui arrive de raconter à son fils qui sourit en coin et qui se moquait presque de ce père qui n’avait jamais connu les dessins animés quand il était gosse. «Comment as-tu pu vivre sans play station?, lui dit-il une fois», comme s’il s’adressait à une personne qui venait d’une autre planète. Le gosse passait des journées entières à manœuvrer sa manette et connaissait tous les héros de mangas japonais. Même la télé, il ne regardait pas trop. Peut être quand il était enfant et raffolait de dessins animés. Mais quand il eut sa sixième, il ne demanda rien d’autre qu’une tablette. On le voyait alors s’isoler et se concentrer comme son père naguère, mais il ne tournait aucun bouton et n’essayait pas de capter une quelconque chaîne. Sa grande passion ce sont les vidéos. Dès qu’il tombait une de drôle il accourait pour partager son bonheur. Même pour réviser, il ne se mettait jamais à table, mais suivait tout sur l’écran de sa tablette qui lui permet aussi d’échanger avec ses amis. Quand il le voyait ainsi, le père se mettait alors à penser à «Follow me» l’émission où il apprit ses premiers rudiments d’anglais. Il est sûr que personne ne suivrait. Ni son fils ni ceux qui lui ressemblaient.
H. Rachid