Fabrication des vaccins anti-Covid-19 : La levée des brevets fait débat

La vaccination et l’application des mesures barrières restent les seuls moyens à même d’endiguer la Covid-19. Toutefois, l’accès difficile aux vaccins remet en cause la possibilité d’en finir avec le virus et ses conséquences désastreuses sur l’économie et la vie sociale.

Dans ce sens, le débat est lancé par les puissances sur l’éventualité d’une levée des brevets sur les vaccins pour permettre une fabrication locale du remède. «Je pense que l’annonce de la Maison-Blanche n’a pas de fondement et n’engage que le président américain. Il est beaucoup plus dans le populisme que dans la réalité du lobby pharmaceutique aux USA et en Europe», a estimé l’économiste M’hamed Hamidouche. Il est à rappeler que  les brevets sont détenus essentiellement par les laboratoires américains Johnson & Johnson, Pfizer et Moderna, alors que que les vaccins chinois et russe relèvent du patrimoine public. «Le lobby pharmaceutique est autant puissant que l’industrie de l’armement aux USA et ailleurs. Par conséquent, ces laboratoires se préparent à une guerre juridique pour préserver leurs biens et la manne financière engendrée par la commercialisation des vaccins», a encore ajouté l’économiste. En outre, il a insisté sur la loi de lobbying qui permet à des chefs d’entreprises américaines ou étrangères d’être reçus au Congrès américain et de défendre leurs intérêts.  «Les USA sont un pays où les institutions sont indépendantes. Et pour changer cette loi, le président Biden devrait avoir beaucoup de patience et de force afin d’y parvenir. Il s’agit également pour lui de redorer le blason des USA après la politique menée par son prédécesseur, Donald Trump. Le lobby pharmaceutique a un ancrage dans les centres de décision et finance les campagnes électorales des politiciens», a soutenu notre interlocuteur. Dans ce sillage, l’économiste a affirmé que ces entreprises, pour échapper à l’administration américaine, iront enregistrer leur brevet dans d’autres pays  comme la Suisse. «Ils se défendent en disant que de grands efforts et d’investissements ont été consentis dans la recherche et les essais. Ils se frottaient les mains au vu du grand marché de vaccins en ce temps de pandémie. Je suppose qu’ils ne sont pas prêts d’y renoncer», a-t-il ajouté
Ensemble pour éradiquer la pandémie
L’ouverture du débat sur l’accès aux vaccins pour les pays pauvres est en lui-même un grand pas. « Nous sommes dans une urgence sanitaire mondiale. Les USA ou l’UE veulent atteindre l’immunité collective en vaccinant leurs populations. Je pense que les dirigeants de ces pays ont la mémoire courte. Le virus est apparu en Chine, à des milliers de kilomètres, mais l’éloignement ne l’a pas empêché de se propager dans le monde en un temps record. Le monde n’est pas figé et les populations se déplacent, se côtoient  », a fait observer le professeur Kamel Djenouhat, président de la Société algérienne d’immunologie et chef de service du laboratoire central EPH Rouiba.
Evoquant l’accès aux vaccins, l’immunologue a insisté sur la solidarité internationale pour immuniser toute l’humanité sans distinctions. «L’organisation mondiale de la santé (OMS) a déploré  l’accès inéquitable aux vaccins anti-Covid dans le monde. Elle a précisé dans un communiqué que  seulement 1,9% de ces vaccins ont été administrés en Afrique, alors que 77% des doses l’ont été dans 10 pays à revenu élevé », a-t-il regretté.
Dans ce sillage, il a estimé que les laboratoires se défendent en avançant certes des arguments solides de point de vue économique, mais prioriser la santé humaine sur le profit serait une valeur à défendre. « L’OMS avait mis en place le mécanisme Covax en prévision de la découverte de vaccins. Mais, l’égocentrisme européen et l’interdiction d’exportation de vaccins produits aux USA a compliqué les opérations d’approvisionnement des pays à faible revenus en Afrique, dans la région Mena, mais aussi en Asie et en Amérique du Sud. En résumé, face à cette pandémie sans précédent, soit on guérit ensemble, soit chacun sera touché dans sa chair et perdra un être cher », a expliqué le Pr Djenouhat.  Par ailleurs, le praticien n’a pas écarté la possibilité de voir « le cas Inde » se reproduire dans d’autres territoires. « La levée temporaire des brevets sur les vaccins est réclamée par l’Inde et l’Afrique du Sud pour pouvoir accélérer la production. Mais, certains pays s’y sont opposés à la proposition de Biden en plaidant pour des dons en faveur des pays pauvres », a-t-il  encore ajouté.  Par contre, il existe une réalité qui est en train de se concrétiser. « Le coronavirus peut disparaitre, mais personne ne saura comment et quand. Cela s’est avéré dans l’histoire des pandémies. Toutefois, la situation épidémiologique actuelle n’augure pas une amélioration. Les variants risquent de prendre le dessus comme c’est le cas aujourd’hui. La pandémie persiste et d’autres mutants plus virulents apparaitront et les vaccins développés et commercialisés seront caducs. Du point de vue sanitaire, l’équité dans la distribution des vaccins est la seule option pour venir à bout de cette catastrophe », a-t-il conclu.
Karima Dehiles