Abdelatif Kerzabi, professeur en sciences économiques : «Aucune réforme de l’Etat ne se fait par plaisir»

Dans cet entretien, Abdelatif Kerzabi, professeur en sciences économiques, Université de Tlemcen, estime que les réformes administratives en vue de moderniser la gestion des affaires publiques, la recherche sur les liens entre la performance et l’éthique publique est devenue une préoccupation centrale.

 

L’Etat est décidé à réformer profondément l’administration. Il appelle à l’effort de tous les citoyens. Pourquoi les citoyens?
Parce qu’une réforme aussi profonde n’est pas seulement l’affaire des autorités publiques. Elle exige l’engagement de toute la société. Les citoyens, parce qu’ils ont été les premiers à subir le népotisme   et l’arbitraire d’une administration défaillante. L’extension du marché et l’atomisation des groupes qui constituent la société civile ont remis en cause la capacité des Etats à répondre aux besoins des sociétés.
La nécessité de réformer se fait-elle pressante ?
Aujourd’hui, il y a un constat qui devient de plus en plus évident: aucune réforme de l’Etat ne se fait par plaisir. Réformer l’Etat est une nécessité que l’évolution de la société impose. A ce niveau, le politique se trouve dans la situation où il est  souvent difficile d’expliquer ce lien causal entre les nécessités de la société et les réformes à introduire pour une meilleure gouvernance de l’Etat. Il y a nécessité d’un changement profond des relations entre l’Etat et ses citoyens. Un changement profond est à mettre en œuvre.
Mais avec ces changements, l’Etat ne risque-t-il pas de devenir une pale copie de l’Etat occidental où la puissance au service de la société a été remise en cause ?
En   effet, depuis les années 1970, les démocraties occidentales se voient contraintes par le fait que l’appareil étatique réponde de moins en moins aux demandes sociales de plus en plus importantes. Nous assistons à une démocratie dont le champ d’intervention est local alors que l’économie devient mondiale. Cette dernière impose aux Etats d’être plus performants en matière de finances publique et de productivité. La situation s’exacerbe dans les années 1980 dans le sens où nous assistons à des tentatives de réponse à cette pression de la croissance des demandes envers l’Etat par des mesures libérales classiques de dérèglementation et de privatisation. Certains Etats cèdent une partie de leurs interventions aux entreprises privées. Le retrait de l’Etat des affaires sociales devient un leitmotiv pour certains pays. Cela se traduit par la réduction des dépenses publiques dont l’impact négatif sera important sur les services offerts aux citoyens. Les pressions sur l’Etat-providence appellent à moins  d’actions publiques. C’est dans ce contexte qu’apparaît le concept de gouvernance publique. L’apparition de la gouvernance serait la conséquence d’un changement dans les rapports entre le  politique, l’économique et la société  civile. L’économie a pris le dessus sur le politique et la société civile. Cette nouvelle situation est caractérisée par la remise en cause des fonctions sociales de l’Etat. De nouvelles approches pour gérer la société sont recherchées. C’est ainsi que nous assistons à un déplacement des décisions et d’actions des acteurs étatiques vers la société civile. Celle-ci devient un acteur clé dans la gouvernance publique.
C’est quoi la gouvernance publique? Quels en sont ses principes ?
Pour faire simple, la gouvernance publique désigne le système formé par l’ensemble des processus réglementations, lois et institutions destinés à cadrer la manière dont l’administration est dirigée, administrée et contrôlée. La gouvernance régule les relations entre les nombreux acteurs dont les principaux sont : les électeurs qui élisent les autorités lesquelles mandatent l’administration ; les employés, le voisinage, l’environnement et les tiers au sens le plus large pouvant entrer en relation   avec l’administration à raison de ses activités, comportements ou réalisations. Cependant ces relations peuvent être différentes selon les acteurs: des relations d’autorité – autorité émanant de l’État – des relations d’influence et de persuasion -des relations de contrainte, de coercition et de manipulation. L’objectif final d’une bonne gouvernance publique est d’obtenir une identification précise des rôles et responsabilités de chaque acteur, une bonne qualité des relations avec les parties prenantes, une communication transparente et claire et un système de contrôle interne efficace. Aujourd’hui, les sociétés exigent plus d’actions, plus d’imputabilité et plus de participation.   C’est pour cela que la gouvernance publique renvoie plus à la remise en question de la gouvernabilité des sociétés dirigées par une autorité décisionnelle centrale unique.
Quelle est la place de l’éthique dans tout ça ?
Les réformes administratives engagées dans plusieurs pays en vue de moderniser la gestion des affaires publiques, la recherche sur les liens entre la performance et l’éthique publique est devenue une préoccupation centrale. La gestion axée sur les résultats questionne l’essence même du service public. Celui-ci est supposé s’appuyer sur des principes éthiques tels que la neutralité, la défense de l’intérêt général par rapport aux intérêts particuliers, l’équité ou la solidarité. Une administration au service du citoyen ne peut ignorer la dimension éthique. Servir le citoyen, c’est aussi l’existence d’un État dédié à la défense de l’intérêt général. C’est à ce prix que la puissance publique doit pouvoir s’appuyer sur une administration mue par le sens du service de l’État et du service au public.
Concrètement, cela suppose quoi ?
Cela suppose que les agents publics aient un comportement  en accord avec ces   principes d’éthique  en se montrant loyaux, impartiaux ,honnêtes, intègres et en ayant un comportement exemplaire.
Comment redonner confiance au citoyen et qui redonne à l’Etat sa puissance dans sa capacité à répondre aux attentes des citoyens ?
Il s’agit d’améliorer la gouvernance publique en Algérie. L’Etat au service du citoyen. Il est clair que   les débats sur l’administration publique ont fait ressortir plusieurs dysfonctionnements. Malgré toutes les réformes introduites depuis l’indépendance du pays tant sur le plan structurel, fonctionnel que technique et humain, l’administration publique algérienne reste aujourd’hui le centre d’un malaise. Elle est l’objet de critiques qui visent surtout son incapacité à répondre aux attentes de la société. On lui reproche aussi une absence des vraies valeurs administratives et d’une véritable éthique du service public. Constat qui s’explique par le manque de management moderne, le manque de performance et l’insuffisance des ressources humaines qualifiées. L’administration basée sur des organigrammes lourds et inadaptés, un système de formation et de perfectionnement de l’encadrement obsolète favorisé par l’absence de plan de formation et la faiblesse des diplômés issus de l’université et des grandes écoles. Il y a aussi le statut de la fonction publique dont les règles sont figées et qui encouragent la carrière au détriment de l’efficacité de la performance et de la compétence. A cela s’ajoute un système où les principaux pouvoirs et décisions sont concentrés et centralisés au niveau central et caractérisés par la lenteur dans l’utilisation des technologies de l’information, de la communication et le numérique.
Justement, devant ce constat, les pouvoirs publics s’attellent depuis ces derniers mois à moderniser l’administration publique…
Les principales actions visent à s’orienter vers une administration axée sur la compétitivité, l’excellence et la performance. On note aussi la lutte contre la bureaucratie et la corruption, la professionnalisation de l’encadrement des agents de l’État, le développement de centres de réflexion, d’analyse et d’études nécessaires à une meilleure connaissance et réforme du mode de fonctionnement de notre société. Bien entendu, plusieurs chantiers sont en cours de réflexion, la volonté existe pour des solutions intelligentes et novatrices. Tel est le prix pour réhabiliter l’Etat et  en faire un instrument au service du citoyen.
Amokrane H.