Abdelatif Kerzabi, professeur en sciences économiques  : «Restructurer la société en fonction de la connaissance»

Économiste, Abdelatif Kerzabi insiste dans cet entretien sur le fait que pour pouvoir tirer profit des connaissances, il faut une base économique matérielle et intellectuelle suffisante. Selon lui, c’est à l’Etat de mettre en place les institutions qui favorisent l’économie de la connaissance et d’améliorer la qualité de l’environnement technique et éducatif.

 
Qu’est-ce que l’économie de la connaissance ?
L’économie de la connaissance considère que l’économie tirée des ressources naturelles ou des matières premières est par définition limitée parce qu’elle se base sur des ressources qui sont finies, c’est-à-dire limitées pouvant s’épuiser à terme alors que la connaissance est illimitée et ne peut pas s’épuiser. D’une manière générale, l’économie de la connaissance regroupe l’ensemble des activités et agents économiques créant de la valeur et tirant des revenus à partir des ressources infinies que sont la connaissance et le savoir.
Quelles sont les particularités majeures de l’économie de la connaissance ?
L’économie de la connaissance s’articule autour du :
-Savoir où la production de la richesse et donc la croissance économique ne repose plus sur les machines et l’organisation du travail, mais sur la connaissance et la créativité.
-Un nouveau salariat constitué essentiellement de compétences et d’experts.
-Une nouvelle organisation du travail basée sur la coordination et la concertation.
-La protection des droits intellectuels qui permet de protéger l’innovation et en assurer des revenus conséquents pour les innovateurs.
Comment l’économie de la connaissance fonctionne-elle ?
C’est une économie qui fonctionne selon une logique particulière. La valeur des choses, notion chère aux fondateurs de l’économie politique, ne provient plus de l’ensemble des ressources qui ont participé à fabriquer le produit, mais de la quantité du travail intellectuel que le produit contient. La valeur d’un CD n’est pas fonction de la matière plastique, mais du logiciel qu’il contient. Par conséquent, l’économie de la connaissance fonctionne selon la logique de la priorité accordée au savoir dans la manière de produire et dans le produit lui-même.
 
Quel peut être le rôle de l’Etat dans le développement de l’économie de la connaissance ?
L’économie de la connaissance est envisagée comme une nouvelle voie qui tend vers la croissance économique. Toutefois, de nombreuses conditions doivent être réunies pour atteindre cet objectif. Elles sont relatives notamment au degré de développement institutionnel et à la qualité de l’environnement technique et éducatif. Il faut insister sur le fait que pour pouvoir tirer profit des connaissances, il faut une base économique matérielle et intellectuelle suffisante. De ce fait, c’est à l’Etat de mettre en place les institutions qui favorisent l’économie de la connaissance et d’améliorer la qualité de l’environnement technique et éducatif.
Quelle jonction entre économie de la connaissance et développement ?
 L’économie de la connaissance est une économie dans laquelle la part des emplois intensifs en connaissance est importante. Le poids économique des secteurs liés à l’informatique, la communication et le traitement de l’information jouent un rôle déterminant. On trouve aussi les services aux entreprises qui participent à la conception de nouveaux services ou de nouveaux produits et à leurs commercialisations, c’est-à-dire la construction des nouveaux marchés pour ces nouveaux biens (marketing, design, commercialisation etc.).
De ce fait, un ensemble de secteurs sont sollicités notamment ceux de l’éducation, de la formation, la communication. Avec l’économie de la connaissance, l’ordre de priorité accordé à ces secteurs devient déterminant. Les nouveaux acteurs du développement deviennent les universités, les laboratoires, les chercheurs…
Justement quel est l’état des lieux de l’éducation, la formation, l’enseignement supérieur et la recherche scientifique et l’innovation ?
Nous avons toujours analysé les secteurs de l’éducation, de la formation et surtout de l’enseignement supérieur en termes de retard par rapport aux pays qui nous devancent et surtout les pays européens. Je pense que cette vision nous a engagés dans une mauvaise voie. Celle du rattrapage des autres pays qui a coûté beaucoup d’argent. Je pense que nous avons pris depuis une mauvaise trajectoire qui s’est soldée par des résultats très en deçà de la performance attendue. En prenant le cas de l’enseignement supérieur, l’accès à l’université pour tous les bacheliers au nom de la démocratisation de l’enseignement supérieur et la mise en place du LMD ont mis la société algérienne devant une contrainte qu’elle ne connaissait pas dans les années 1970 et 1980. Celle de la gestion des chômeurs diplômés ! Pire encore, cette nouvelle contrainte démobilise les étudiants en cours de formation. Pourquoi réussir ses études pour se retrouver en fin de parcours en chômage.  Quant à l’innovation, en Algérie et à l’inverse des institutions (Universités, centres de recherche, laboratoires et entreprises) les individus sont les plus innovateurs. Qu’est ce qui se passe alors ? Ou bien l’innovation est mal rémunérée, ou bien elle n’est pas valorisée. Encore une fois, cette situation dévalorise la fonction de recherche dans les institutions.
 
La stratégie politique et économique basée sur les Startup et l’économie de la connaissance a permis à plusieurs pays asiatiques de réussir un développement économique rapide. L’Algérie peut-elle s’inspirer de cette expérience ?
 Oui, mais ces pays avaient déjà une base économique capable de soutenir le développement de l’économie de la connaissance. Nous voulons dire que l’économie de la connaissance ne peut émerger sans un minimum de développement économique. En termes plus clairs, l’activité de production qui consiste à produire de la richesse doit être fondée sur des activités intensives en connaissances. Il se trouve que l’Algérie a encore du mal à produire de la richesse tout court avec les moyens conventionnels.
Comment l’économie de la connaissance peut-elle booster l’économie en Algérie ?
L’économie de la connaissance doit restructurer la société en fonction de la connaissance. Notre économie doit basculer d’une recherche de croissance basée sur les biens matériels vers une croissance basée sur le savoir. Ceci, met en place les gens du savoir au sommet de la hiérarchie sociale. Les Grecs ont produit leur savoir en donnant aux philosophes les plus hauts statuts sociaux. Sommes-nous capables de le faire ?
Entretien réalisé par Amokrane Hamiche