Tlemcen et Nedroma : Péril sur les médinas 

Les médinas de Tlemcen et Nedroma font partie des secteurs secteurs sauvegardés au niveau national.  Force est de constater qu’elles sont  confrontées à un réel risque de dégradation. Sans suivi ni protection, l’une et l’autre risquent de disparaître.

La médina de Tlemcen, classée en 2009 par décret exécutif, se réduit en fait à Tagrart. Malgré les projets de restauration lancés, Bab Zir reste délaissé. Le site est devenu un dépotoir. La médina, d’une superficie de 844.747 m2, est délimitée à l’est par le boulevard Gaouar-Hocine, au nord par le chemin de fer, à l’ouest par l’allée des pins et au sud-ouest par les  rues commandant Hamri-Mohamed, Ras El Qasbah, Tedjin iDamerdji. Au Sud, le boulevard
Hamsali-Sayah-Miloud en est la limite. La médina est ce qui reste de l’ancienne capitale du royaume des Banou Abdeloued (Zianide) qui ont régné du  XIIIe au  XVIe siècle. Ce vieux tissu s’est constitué à  l’époque des Almoravides, mais selon l’archéologue Chenoufi Brahim, «Tlemcen ne cessa de s’embellir et de se doter de joyaux, à savoir médersas, hammams, foundouq, centre commercial, bassins, palais, jardins, plus particulièrement sous les Zianides». «Tlemcen, qui  subit de plein fouet les conséquences de l’instabilité, a vu son tissu se rétrécir comme peau de chagrin.  Son bâti s’est dégradé», poursuit-il, avant de rappeler qu’à l’époque coloniale, de nombreux sites ont été rasés, à l’image de la médersa Tachfiniya.
Une autorisation de programme de 12 milliards de centimes a été affectée à la réhabilitation de certains sites inscrits dans le plan permanent de sauvegarde et de mise en valeur de la médina qui  mérite mieux. Toutefois, un plan d’urgence s’impose pour l’harmonisation des façades par des ravalements appropriés, le pavage de derbs et placettes, la révision du système d’éclairage public en l’adaptant à la spécificité du site.
Selon le docteur Bessnouci El Ghaouti (Université de Tlemcen), «la ville perdit son rôle de capitale du Maghreb central après de profonds bouleversements, particulièrement à l’époque coloniale, mais la médina, ou ce qui en subsiste, conserve certains éléments typologiques et architecturaux de l’urbanisme local». «La lecture de l’espace urbain permet de relever une certaine dichotomie subversive entre une structure traditionnelle, la médina, répondant à une fonction spécifique, et une autre récente à vocation résidentielle et de services»,
explique-t-il. «La coexistence de ces deux entités a pour principale caractéristique une rupture dans la forme d’appropriation de l’espace. Notre interlocuteur regrette que ce schéma adopté par les plans d’urbanisme récents n’ait fait qu’accentuer cette dualité qui s’est traduite par des ensembles bâtis, désarticulés sur le plan fonctionnel et formel».
Il fait observer que l’apparition d’espaces marginalisés ne s’est pas limitée aux zones géographiquement défavorisées ou de création récente (grands ensembles, banlieues, nouveaux quartiers, etc.), mais  concerne des espaces historiquement prestigieux. «Ces territoires urbains ont souffert de changements sociaux et économiques et ne sont plus aptes à répondre  aux besoins nouveaux», conclut-il.
Leur situation demeure assez problématique, car  exclus des circuits principaux des échanges et des activités, défigurés et souffrant d’un manque d’animation et de dépeuplement.
Des legs qui méritent mieux
La création de la revue «Patrimoine d’El Mouahidia», animée par des chercheurs d’un musée à Nedroma, la signature de conventions de partenariat avec des associations espagnoles, la réalisation d’un film documentaire sur la région sont les remarquables actions de l’association El Mouahidia qui œuvre sans relâche à la préservation de la cité d’Abdelmoumène.
Son président, Azzedine Midoun, ne cesse de poursuivre le combat et le processus de la mise en valeur, de rénovation et de restauration des vestiges, monuments et sites historiques. Le recensement et la conservation des manuscrits et documents en rapport avec le patrimoine de la ville et sa région figurent parmi les priorités. «Il est important, proclame-t-il, que les nouvelles générations puissent voir les reliques du passé, en premier lieu les monuments.» Certes, la grande mosquée ne court aucun danger, mais d’autres vestiges comme le dessin général de la vieille ville, la Casbah et ses environs et les restes des remparts doivent bénéficier de plus d’attention.
Nedroma garde certes sa touche médiévale de cité de l’Islam maghrébin avec, au centre, la Grande Mosquée, dont le minaret domine les maisons alentours, la petite place «la Tarbi’a» sur laquelle s’ouvrent le vieux bain almoravide et les souks et d’où partent des rues étroites qui vont s’insinuer dans les divers quartiers. Elle fait partie de la grande famille des médinas, comme celles de  Tlemcen et Constantine, de Fès et Meknès (Maroc) et Kairouan, Sfax et Tunis (Tunisie). Sans avoir l’envergure de celles-ci, elle partage avec elles des caractéristiques profondes (structurales, esthétiques, fonctionnelles).
«Au Maroc, les villes européennes furent édifiées à côté des médinas pour épargner ces dernières. En  Algérie,  beaucoup d’empreintes de ce passé prestigieux ont été singulièrement gommées par l’urbanisation outrancière coloniale. Nedroma souffrira considérablement d’autres épreuves générées par une mutation sociale hâtive et souvent forcée qui s’est accentuée après l’indépendance», souligne le docteur Bessnouci, spécialiste en architecture musulmane.
Pour lui, «travailler sur cette ville, qui offre un cadre de recherche riche en raison de l’importance de ses ressources paysagères et culturelles, permet de prendre conscience de la grande dimension patrimoniale de sa médina et des problèmes socio-économiques liés aux profondes pratiques mutationnelles». «Toute la question est de savoir si Nedroma devrait se contenter du souvenir de la gloire d’antan», assène-t-il.
La  préservation et la protection de secteurs protégés doivent prendre une dimension concrète à tous les niveaux. C’est une politique globale qui doit être portée par la coopération internationale car protéger ce patrimoine s’apparente à un devoir national.
Mohamed Medjahdi