«Qahouet Tlemçani», le plus vieux café d’Alger

De par le monde, les cafés sont considérés comme musées, ayant cultivé des courants littéraires, bouleversé l’histoire de la musique, marqué les courants artistiques. Les dessus de tables des terrasses de café ont marqué les âges, embaumés par l’arôme de la boisson noire.

Ils sont d’abord considérés comme musées pour avoir abrité les réserves culturelles et patrimoniales du pays. Le café El Fichaoui au Caire, El Rawda et La Havana à Damas ou encore El Roussafi à Bagdad. Autant de lieux, hautement symboliques, qui ont formé la grande intelligentsia créative, sans exception, dans le monde entier. Et Alger n’est pas en reste. L’historique café Tlemçani, identité culturelle de la ville, a vu passer bon nombre d’intellectuels, depuis sa création en 1820. Encore aujourd’hui, il n’a rien perdu de son lustre d’antan. Récemment rénové, il est désormais l’héritage de Redouane Moussaoui, de son père avant lui, Abdelkader, qui lui aurait été transmis par son grand-père. Le café n’a pas changé de mains et est toujours une affaire de famille, qu’ils préservent à travers les âges, contre vents et marées. «Mon arrière-arrière grand-père et son frère, Saïd et Akli Akkaoui ont acheté ce café en même temps qu’une maison sise à 5 rue des Abderrames, dans la Casbah, là-même où Ali la Pointe est tombé au champ d’honneur», révèle Redouane. Ils étaient quatre frères d’armes à avoir succombé. «Il y avait Ali la Pointe, Hassiba Ben Bouali, Omar Yacef, dit P’tit Omar, et, Mahmoud Bouhamidi», nous lance, Mohamed Yacef, le frère de P’tit Omar, attablé à la terrasse du café, lisant son journal et sirotant une tasse de thé. Habitué des lieux, il ne serait pas le seul. Beaucoup de sportifs nostalgiques s’attablent chez Tlemçani, comme d’autres avant eux, notamment Hamid Bernaoui, ancien joueur de l’Union sportive musulmane d’Alger, décédé en 2020. De grands noms du football algérien sont passés par ce café, à l’image de Benelkadi Mahfoud, Mahieddine Allouache, Rachid Hamar, Mehdi Benkanoun, Dahmane Sedoud, Amrani Reda venaient souvent se retremper dans l’ambiance d’antan aux côtés d’anciens joueurs comme El Ghazi Djermane, Rachid Debbah, Mansouri, Oukid, Fayçal Boutaleb, Seddiki et bien d’autres figures.
Les maîtres sont passés par là
D’ailleurs, nous signale Redouane, l’actuel gérant de «QahouetTlemçani», SaidAkkaoui, son ancêtre, a été le troisième président du Mouloudia d’Alger, entre 1923 et 1924. «Il était un gérant très estimé par les habitants dela vieille Casbah et ses alentours. Très chaleureux, il attirait autrefois les artistes et les sportifs», a-t-il ajouté. Selon Redouane, il ne resta à la tête du Mouloudia qu’une seule année, pour laisser place à Aouf Abderrahmane, Baba Hamoud. Notre interlocuteur n’omet pas de faire savoir que, depuis cette époque, les grands artistes du Chaâbi sont passés par son café, notamment Hadj Mrizek, dirigeant du MCA et maître dechaâbi. «Il animait des soirées au grand plaisir des mélomanes qui se pressaient d’assister, autour d’un thé à la menthe fait maison et de QalbEllouz», a-t-il ajouté. El HachemiGuerrouabi était, assure-t-il, grand habitué du café et se joignait aimablement aux familles algéroises qui, durant un temps, se retrouvaient à «QahouetTlemçani» pour arranger des mariages et discuter la dote.
Situé non loin de la mosquée «Djamâa El Kebir», face à l’Amirauté et la pêcherie d’Alger, le légendaire café Tlemçani a longtemps connu une fréquentation particulière. Un livre d’histoire à ciel ouvert, le lieu détient en chacun de ses visiteurs une anecdote qu’il ne se privera de partager. Si Abderrahmane, que nous croisons sur place est nostalgique des habitués en costumes cravates. «Ce fut un temps bien différent et les habitudes toutes autres. Le café avait un charme qu’aujourd’hui on ne trouverai nulle part ailleurs», s’est-il remémoré. Il décrit l’ambiance rythmée par le va-et-vient des théières, parfumées à la menthe. «Presque tout le monde se connaissaient, bien qu’on soient de quartiers différents. On y parlait politique, musique ou encore famille, mais le sport prévoyait sur toutes les discussions», renchérit Si Abderrahmane. J’ai autrefois connu, poursuit-il, Abdelkader Moussaoui, frère de Boualem, un de nos premiers ambassadeurs à l’aube de l’indépendance. «Ces anecdotes sont certes d’un réconfort, mais bien des habitudes restent inchangés. Le goût du thé est resté comme figé dans le temps. Il est aussi bon que dans mes souvenirs», a-t-il apprécié. Deux jeunes hommes, assis à la table d’à côté estiment que le charme de «Qahouet Tlemçani» n’est pas révolu. «C’est un véritable lieu de vie. Il m’est même arrivé de conclure la vente de ma voiture. J’ai rencontré du monde, dont l’un est devenu mon beau frère», nous a confié Rachid, le plus âgé des deux trentenaires. Un lieu fascinant, intemporel pour son ami, qui trouve tranquillité d’esprit sur la terrasse, balayée par la brise marine.
Le café Tlemçani s’érige aujourd’hui comme témoignage d’une belle époque, si chère aux nostalgiques d’un certain âge. Pour ne pas tomber dans l’oubli, les descendants de ce qui ont contribué à sa renommée comptent lustrer son nom aux générations futures.
Café Malakof, au goût de Chaâbi
Le café Malakoff, situé à la basse Casbah d’Alger demeure, aujourd’hui encore, le point de chute de tous les amoureux de la musique chaâbi de et d’Alger d’antan. Chargé d’histoire et de souvenirs, il attire artistes et mélomanes en quête de nostalgie. Ce café mythique de la Casbah des années cinquante fut l’impulsion du cardinal de la chanson chaâbi Hadj M’hamed El Anka, puis vendu à Hadj Mrizek, qui l’aurait à son tour cédé à Hadj MokranStiti, de son vrai nom Istitène. «Il s’en est occupé après la mort de Mrizek. Puis l’aurait, par la suite revendu, en juin 1976, au premier propriétaire, El Anka», nous a-t-on fait savoir. Le café Malakoff est aujourd’hui entre les mains de BoubekerNasri, qu’il a acquis en 2018 et restauré, après des années de fermeture, en mettant à l’honneur l’histoire de la vieille médina d’Alger et gardant le cachet architectural et artistique des «cafés maures» de la Casbah. Lieux de rencontre et de convivialité, il se dresse désormais tel un mausolée à l’effigie de la musique chaâbi.
Pour la petite histoire, Kamel Ferdjallah, enfant du quartier et chanteur de chaâbi est venu nous raconter avec plaisir, fougue et passion, l’épopée de ce mythique café. Le maréchal Pélissier, duc français de Malakoff est mort à Alger en 1864 et avait acquis une triste réputation pour avoir condamné près de 500 insoumis de la tribu des OuledRiah à une mort certaine, en 1845. «Ce bâtiment fut la propriété du duc quand il venait à Alger. La rue porte encore son nom : les galeries de Malakoff», raconte Kamel. La cinquantaine bien entamée, au teint clair et cheveux châtains, nous rappellera que le café se trouvait effectivement dans les galeries Malakoff dont les quatre lourdes portes en fer étaient fermées, le soir venu. Rassim, jeune instrumentaliste dans un groupe de chaâbi, vient se ressourcer souvent au café. «Mon père jouait du banjo et j’ai hérité de cet art. Je viens trouver inspiration et conseils auprès des connaisseurs qui fréquentent le lieu», nous a-t-il fait savoir. Selon lui, le café emblématique de la Casbah est un symbole à lui seul. «Beaucoup d’artistes sont passés par là, notamment Hadj El Ankis et El Hachemi Guerrouabi, que j’admire tant, parmi tant d’autres», a-t-il ajouté.
Non loin du quartier ZoudjAyoun, dans la basse Casbah, le café avec sa galerie d’art aux effigies des chanteurs de musique chaâbi, est le fief des rencontres des artistes du Conservatoire d’Alger et des habitués de la Casbah que des mélomanes. Les photos des anciens chanteurs et musiciens ornent ses murs. Instruments de musique et anciens ustensiles en cuivre continuent de raconter l’histoire de la vielle médina. Thé à la menthe ou café serré, il est bon de s’attabler au café Malakoff pour replonger dans l’ambiance des années 60.
Walid Souahi

Aziouz Touati, amateur de Chaâbi : «Un héritage culturel»

Le mélomane Aziouz Touati, mordu de la chanson chaâbi et habitué du café Tlemçani, Gourari ou encore Malakoff de la Casbah, à Alger, nous fait part de ses anecdotes, souvenirs et l’histoire de ce que fut jadis le café Tlemçani.

L’emblématique café Tlemçani est connu pour être un lieu de rencontres et de retrouvailles. Qu’en gardez-vous en mémoire de vos fréquents passages ?
Ce café existe depuis plus d’un siècle, c’est d’ailleurs l’un des plus anciens d’Alger. Il représente un véritable héritage culturel. L’on a coutume de dire que le premier propriétaire était à l’origine de Tlemcen, ce qui lui a valu son appellation. Ce fut l’un des cafés maures à l’ancienne, avec des tapis et des nappes en jute sur les tables. L’endroit était d’ailleurs réputé pour être luxueux et raffiné. Il était également connu pour abriter des retrouvailles de mariage entre les deux familles, où l’on parlait de la dote, mais pas seulement. On y discutait des préparatifs et autres. Cette tradition s’élargissait à d’autres cafés, comme «El Bahdja», situé à l’entrée de la rue de Chartres, qui était réputé dans le même sens. Il attirait également des artistes, chanteurs et politiciens qui se mêlaient aux habitués du quartier. Dans les années 50, beaucoup de cafés de l’algérois ont été fermés par les autorités coloniales, considérés comme nationalistes, il resta parmi les rares à toujours lever le rideau. Café Tlemçani drainait beaucoup plus de monde après l’indépendance et avait acquis une certaine notoriété.

Qui venait particulièrement au café Tlemçani, avait-il une clientèle bien définie?
On y croisait des gens de partout, d’Alger et ses environs. Les artistes étaient nombreux, notamment des musiciens, chanteurs et gens du théâtre. Leur nombre s’est accru après la fermeture du café des musiciens Malakoff en 1960. Les sportifs et associations des clubs s’attablaient souvent à Tlemçani, tout comme les hommes politiques. Sidali Abdelhamid, révolutionnaire et militant du mouvement national pour l’indépendance durant la guerre de libération, faisait parti des habitués, il y aller les vendredis et samedis pour déguster du thé en bonne compagnie.

Quel souvenir vous a-t-il le plus marqué étant un habitué des lieux ?
Étant jeune, je n’y allais pas souvent. Mon grand-père, mon père et mes oncles y étaient par contre, mais par signe de respect, on évite de rôder là où les parents s’attablaient. Les narguilés étaient d’ailleurs courants dans les cafés d’Alger, quoique leur utilisation ait été réduite dès les années 50. De passage, je saluais nos voisins, connaissances et proches. Ce n’est qu’après avoir grandi que j’ai commencé à m’y rendre. Le café Gourari, juste en contrebas, attirait beaucoup plus les jeunes. Dans les années 70, je saluais mes amis, en sortant du travail, à Gourari avant de passer par Tlemçani, où s’attablaient des gens de renom, tel que El Hachemi Guerrouabi, qui s’entourait de ses amis. C’est en fait l’ambiance conviviale et familiale qui y régnaient et qui prévalaient comme sentiment des plus marquants.
Propos recueillis par W. S.