Salon du livre de Boudjima : Kamel Daoud défend sa liberté de penser

Pour la troisième et dernière journée du salon du livre, l’auteur de «Meursault- contre enquête» a parlé, deux bonnes heures durant, de sa conception de la littérature, du journalisme et des problèmes qui agitent la société. Il s’est posé surtout de bonnes questions.

Venu tout droit d’Oran, il a dans une salle archicomble et peu aérée, défendu bec et ongles sa liberté de penser. Il n’était pas seul à la tribune. Daoud était  accompagné de son éditeur Sofiane Hadjadj (Barzakh) et d’Adléne Meddi. A propos de Hirak, Daoud n’hésitera pas à parler de «démarche certes héroïque et admirable mais non réalisable». Emu devant le maire de Boudjima à sa gauche, il avoue avoir désormais  plus de foi dans le travail de proximité, que dans les grands mouvements. «Ce sont les islamistes qui excellent dans cette tâche et  savent vendre l’idéal du bonheur». Autrement dit, l’autre nom des fictions. Il a pris soin, maintes fois, de rappeler «qu’il s’agit de son avis et qu’il peut se tromper» avant de s’empresser d’ajouter que personne ne peut remettre en cause ce droit. Pour lui, «la politique est l’art de négocier, de s’organiser et d’imaginer l’avenir ce que le Hirak qui a privilégié une logique de confrontation n’a pas su faire». «Il ne s’agissait d’avoir raison mais de gagner», a-t-il assené. Le risque, a-t-il lancé, serait «d’avoir un parti unique démocratique qui n’accepte ni remise en cause ni bilans d’étape ». Il s’est montré tout autant critique par rapport à la presse qui, selon lui, «dépend des réseaux sociaux et  aurait perdu le contact avec l’autre Algérie, celle qui ne s’exprime pas dans la rue». S’agissant de la littérature, il reconnait et comprend que l’écrivain, dans le contexte algérien où il est interpellé, à chaque coin de rue, peut difficilement  tourner le dos aux injonctions de l’actualité. « Mais il a droit à l’indépendance, à la liberté», a-t-il martelé. Citant souvent l’Argentin Borges, il a fait remarquer que «la dissidence ne se fait pas seulement contre un régime politique mais aussi contre un imaginaire». «L’exigence de liberté peut se retourner contre l’exercice de celle-ci car la conviction peut s’avérer mortelle pour la littérature», a-t-il renchéri. Relevant qu’en Algérie, du fait de l’histoire, «il est difficile d’accepter qu’un intellectuel s’occupe d’autre chose que du changement, de la demande de démocratie», il a insisté sur l’importance de «la fiction qui est importante car la politique qui est l’art d’imaginer l’avenir n’a pas de sens sans culture sans quoi on sera condamné à rejouer le passé».
Deux devoirs à concilier 
Ecartelé entre deux devoirs, il tente de jouer sur les deux tableaux. «Nous devons accepter que l’écrivain ait de la folie mais j’ai repris l’écriture de la chronique en Algérie, depuis janvier dernier, pour ne pas oublier l’Algérie de la quotidienneté et libérer la presse de l’accaparation du métier de journaliste par le militantisme au sens étroit», a-t-il expliqué. Son regard sur la pratique du journalisme est critique. Pour lui, «il a gagné en diversité mais a  perdu s’agissant du contact avec les autres, le terrain et en matière de pédagogie des pluralités». L’assistance a suivi avec intérêt des interventions qui ont porté sur le journalisme au temps du Hirakqui, pour reprendre les propos de Meddi, souffre de plusieurs fragilités. Selon lui, «la  recherche du buzz, la personnalisation des débats, la désorganisation de la corporation ont mis à mal la profession». Mais, c’est le Hirak et ses perspectives qui se sont taillé la part du lion dans les débats. Entêtement héroïque mais stérile ? Comment construire et aller au-delà des manifestations ? Que doit être le rôle de l’élite et de la classe politique ? Les questions fusaient. La conviction de Daoud est faite. Arrivés à un carrefour, il  prône ouvertement la participation aux élections car le nihilisme politique et la confrontation ont affaibli le Hirak. «Il s’agit de gagner et non d’avoir raison. Le courage et le martyr sont admirables mais ne sont pas des programmes politiques réalisables», proclame celui qui se revendique d’un «journalisme de proposition».
R. Hammoudi