Amar Rekhila, spécialiste en droit constitutionnel : «La plupart des candidats manquent de culture politique»

Le spécialiste en droit constitutionnel Amar Rekhila relève, dans cet entretien, les difficultés des candidats à mener une campagne électorale digne de ce nom. Le manque d’expérience et l’absence d’une culture politique font que les discours frisent, selon lui, la platitude.

 

Comment appréciez-vous les débuts de cette campagne électorale?
Lors d’une campagne électorale, les candidats à la députation ont normalement un programme d’action ainsi que des engagements et des promesses électorales, ce que je n’ai pas pu percevoir. De plus, j’ai remarqué une inexpérience flagrante chez les candidats vu que la plupart sont des jeunes qui n’ont pas d’expérience antérieure en politique. Leur discours, quant à lui, est redondant, vide de toutes propositions concrètes et non fondé sur des données chiffrées économiques ou de paramètres sociaux et politiques. L’évaluation d’un début de campagne électoral n’est certes pas chose facile, mais nous pouvons dire pour l’heure que nous assistons à un début de campagne très timide à cause du manque d’expérience des candidats qui ne connaissent pas les rouages d’une campagne électorale et comment aborder le citoyen. Toutefois, nous allons attendre au moins une semaine pour voir l’évolution des choses et constater de visu si les candidats se mobilisent réellement autour d’un programme et de véritables propositions de sortie de crise ou non.
Qu’est-ce qui vous fait dire que les jeunes candidats à la députation manquent d’expérience?
C’est perceptible à travers des débuts de campagne très timides. La politique n’est pas facile et aller au contact des citoyens et se mêler à la foule pour s’adresser à elle ne sont pas non plus une chose aisée. Il faut de l’expérience en la matière, une ténacité, une popularité, une connaissance de la sociologie de notre pays et un grand pouvoir de persuasion. Ce qu’on n’a pas encore observé chez les candidats.
Qu’est-ce qui caractérise le plus cette campagne électorale ?
Elle est essentiellement caractérisée par le fait qu’elle soit individuelle. En ce sens que chaque candidat fera sa propre campagne pour s’adjuger un siège dans la future Assemblée populaire nationale. On assistera à une campagne de proximité beaucoup plus qu’à de grands meetings comme dans le passé.
Pensez-vous, à l’instar des partis, que cette campagne sera difficile ?
Bien évidemment et ce pour plusieurs raisons : la concurrence sera féroce entre les candidats partisans et indépendants, d’une part, et entre les candidats d’une même liste, d’autre part. Et pour cause, fini l’hégémonie de la tête de liste, chaque candidat pense être le plus qualifié pour être élu. En outre, il y a le hirak qui s’oppose aux élections mais aussi un désintérêt du citoyen.
Des candidats ont plutôt préféré faire campagne sur les réseaux sociaux plutôt que de descendre sur le terrain. Qu’en pensez-vous ?
En effet, sur les réseaux sociaux, les candidats sont présents, mais il est impératif qu’ils fassent des campagnes de proximité pour se faire connaître des électeurs et présenter leurs programmes et propositions de sortie de crise. Il faut aussi noter que la députation est une représentation nationale, ce qui signifie que les candidats doivent impérativement se mêler aux citoyens et aller à leur écoute.
Comment évaluez-vous la qualité des slogans de campagne axés principalement sur le changement?
Mais le changement ne peut aucunement être un slogan de campagne, puisque c’est un véritable projet de société. De plus, comment ces candidats comptent opérer le changement auquel ils appellent ? Rien n’est expliqué à ce propos dans leurs discours respectifs.
Mais beaucoup de candidats évoquent un problème de moyens pour mener une campagne électorale adéquate…
Des candidats s’appuient effectivement sur un problème de moyens pour justifier la qualité de la campagne. Mais l’Etat vient justement d’octroyer 300.000 DA pour chaque candidat indépendant âgé de moins de 40 ans.
Que pensez-vous des programmes des partis ?
Il est rare de trouver un parti ayant un programme.
Mais tous les partis ont rendu publics leurs programmes à la veille du lancement de la campagne électorale en évoquant des propositions de sortie de crise…
Mais est-ce que ces propositions dont ils font part sont basées sur de véritables données chiffrées surtout sur le plan socioéconomique? Non, je ne pense pas.
Comment sera la configuration de la prochaine Assemblée nationale ?
Elle sera mosaïque où il n’y aura ni majorité simple ni majorité absolue. Il n’y aura pas non plus de groupes parlementaires qui auront à faire des initiatives, mais plutôt une Assemblée nationale qui se contentera d’un soutien au gouvernement.
Justement, quels sont les défis qui attendent les futurs députés ?
Il y a plusieurs dossiers parmi lesquels il y a lieu de noter clairement les questions économiques et sociales. Mais est-ce que la future Assemblée sera à la hauteur de ces défis ? Sincèrement, je n’y crois pas.
Allons-nous opérer une véritable rupture avec l’ancien système et l’ouverture d’une nouvelle ère ?
C’est du moins ce que nous espérons.
Entretien réalisé Fatma-Zohra Hakem