Récit autobiographique de Ferroudja Ousmer : Tranches de douceurs et de douleurs  

L’éditeur l’a avoué. Ce qui, de prime abord, l’avait intéressé dans le manuscrit de Ferroudja Ousmer qui vient de publier  un récit autobiographique *, c’est d’abord son nom.

Il renvoie à un homme, l’inspecteur Ousmer qui travaillait à la DST et  joua un rôle dans la scabreuse l’affaire «Oiseau bleu», tentative  de création, en 1956, d’un contre-maquis dans deux zones de la  wilaya 3 que le FLN sut gérer à son profit. Le  policier «retourné» par le FLN l’avait payé de sa liberté. Il sera arrêté, le 7 février 1957 et emprisonné jusqu’à l’indépendance. Dda Mamou est l’oncle paternel de l’auteure qui parle surtout d’elle et des siens dans un mélange de tendresse et de colère apaisée par le temps. Tout commence au salon du livre de Boudjima où, en 2013, l’historien Daho Djerbal est venu présenter un livre sur la guerre qu’elle avait vécue à Ait Larbaa, un des villages d’Ath Yenni. Elle avait toujours refoulé cette partie de sa vie au point d’éteindre la télé chaque fois que passait un film sur cette guerre. Ce jour-là, les digues de sa mémoire vont rompre et «un feu d’artifice s’illumine et déclenche un bouillon d’images» (P 24). Lolodj, mot affectueux attribué à Ferroudja, va alors repartir sur les traces de son enfance. Elle ressuscite des tranches de  douceur et de douleurs liées surtout à la mort. Elle fait revivre dans des passages, sans doute les meilleurs du livre, Yaya sa grand-mère, un  personnage haut en couleur que la vie n’a pas gâté. Il y a aussi les cinq frères, un peu moins les sœurs, la mère soumise mais digne veuve à 38 ans, le père Chavane et son frère Hmimi modestes commerçants pris dans le tourbillon de la guerre. Ait Larbaa ne compte pas de maquisards hormis deux déserteurs mais en avril 1961, le village a vécu un accrochage meurtrier qu’elle relate avec précision. Une dame sera jetée dans un puits et, lors de sa détention, l’oncle Hmimi sera tué et enterré dans une fosse commune. C’est après cette funeste date que la famille expulsée d’Ait Larbaa  va s’installer à Tizi Ouzou où Ferroudja vivra son adolescence sous l’œil vigilant de la mère et des frères qui ne tolèrent aucun écart. Une vie classique de jeune fille partagée entre la volonté d’aller loin et la peur du qu’en dira-t-on. Dans un de ses poèmes insérés dans le livre, elle se voyait «ombre fluette et âme muette». Cette partie la colère prend un peu trop le pas sur tout le reste. Seul le frère ainé Vroroche, de son vrai nom Brahim, échappe à la salve de critiques de la société patriarcale qu’elle renie. Malgré l’amour qu’elle dit porter à sa mère, elle ne veut nullement lui ressembler. «Lolodj prendra le train en sens inverse»(P67). On lit aussi l’évolution heurtée d’une fille qu’un des frères refusa de voir rejoindre l’université d’Alger. Sous la plume de cette femme active et révoltée par l’injustice que subissent les femmes revivent le père Chavane terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 44 ans et dont elle n’a gardé aucun souvenir et Da Mamou passionné par les antiquités et avant-gardiste s’agissant de l’éducation des filles. Des années plus tard, Vroroche exhiba une lettre relique d’une époque dont l’auteur dépeint, en fine connaisseuse de la société kabyle dont elle reprend quelques savoureuses expressions, les couleurs et les pesanteurs. Mêlant son histoire individuelle à celle  de la tribu de Tizi la ville où elle a grandi, l’auteur nous transporte dans un temps où la dureté a permis d’aimer un pays qu’elle chérit et pleure en même temps.
R. Hammoudi
*  « Derrière les larmes de ma grand-mère « -123 pages. Editions Koukou.
600 DA.