Artisanat : Le métier périclite

Sale temps pour les métiers artisanaux. Une situation qui persiste depuis quelques années suite à plusieurs facteurs et s’est accentuée davantage avec l’apparition de la pandémie de la Covid-19 et la récession de l’activité touristique. C’est ce qu’affirment les artisans, rencontrés au Salon international de l’Assihar qui se tient à Tamanrasset, lesquels lancent un cri de détresse aux autorités publiques afin de repêcher ce secteur périclitant.

Placés dans des chapiteaux à l’entrée de la grande esplanade de l’Assihar, les stands de l’artisanat connaissent une animation et une affluence de visiteurs. Entre la provenance, le prix et les propriétés  de ce qu’ils vendent, les exposants, ici, tentent d’expliquer et surtout de convaincre leurs clients de la valeur de leurs produits. C’est le cas de Sihem qui se dresse devant le présentoir des bijoux touareg fabriqués, pour certains, en argent et en bois d’ébène et d’autre en cuivre. «L’artisanat reste méconnu, voire sous-estimé par les clients locaux, dont la majorité se contente des pièces de 200 dinars, ce qui ne nous convient par en tant qu’artisan. Depuis trois ans, nous avons perdu une grosse partie de notre clientèle potentielle, à savoir les touristes étrangers, qui donnent de l’importance à nos produits artisanaux et à leur originalité. L’activité agonise et peine à reprendre», déplore-t-elle.
Même constat fait par Fatiha, céramiste venue d’Alger pour une éventuelle opportunité de commercialiser ses œuvres confectionnées avec une grande finesse. «Tout ce que vous voyez ici est fait à la main. Je suis dans la céramique depuis plus de 15ans que durant lesquels j’ai exposé dans cinq pays européens outre les expositions locales. J’ai pu confirmer que notre produit artisanal est valorisé beaucoup plus à l’étranger qu’ici. Ailleurs, nos œuvres se vendent sans qu’on cherche le prix, car on réalise que le travail artisanal n’a pas de prix», souligne-t-elle. Malgré les efforts de l’Etat visant à encourager ces métiers et à les perpétuer à travers les générations, Fatiha regrette que «l’artisan souffre en silence».
La matière première et la main d’œuvre se raréfient
Aïcha, elle, est artiste dans le groupe Tindi, guide touristique et présidente de l’association Tassili pour l’artisanat. Elle est venue d’Illizi afin de prendre part à l’Assihar pour la deuxième fois. Depuis son stand de vannerie et de fabrication artisanale d’objets en cuir, Aïcha ne cache pas aussi son inquiétude quant à l’avenir de l’artisanat et lance un cri de détresse aux autorités publiques pour intervenir. «Tous ces produits sont de plus d’une année, car on a dû réduire notre production en raison d’une récession d’activité. En plus de leur pénibilité, les produits de la vannerie comme de la broderie sur le cuir ne se vendent plus. Il faut penser à des solutions pour sauver ces métiers en voie de disparition», alerte-t-elle.
De notre envoyé spéciale à Tamanrasset : Aziza Mehdi
 

AbdallahLegraoui, directeur de la chambre de l’artisanat et des métiers : «Tamanrasset sera dotée de deux grands projets pilotes»

Dans cet entretien, le directeur de la chambre de l’artisanat et des métiers de Tamanrasset, Abdallah Legraoui, estime que le développement de l’artisanat devrait être conçu en dehors de l’assistanat. Pour lui, l’artisan est appelé à adhérer aux dispositifs de l’Etat visant à l’intégrer dans une dynamique d’ensemble. Et c’est dans cette logique qu’il est prévu, affirme-t-il, deux grands projets en coopération avec des partenaires brésiliens. Il est question d’une tannerie et d’un laboratoire d’identification de pierres précieuses et semi-précieuses.
Beaucoup d’artisans rencontrés à l’Assihar tirent la sonnette d’alarme quant à l’avenir de leurs métiers. Quelles mesures devrait prendre l’Etat pour préserver ces métiers et accompagner les artisans en ces temps de crise ? 
Il faut savoir que la chambre de l’artisanat est une entreprise économique qui tend à promouvoir tous les métiers activant sous sa bannière. Elle permet de rapprocher l’artisan de ses clients à travers plus de 16 locaux et 6 ateliers loués à un prix symbolique. Elle renferme aussi une école pilote spécialisée en taille artisanale, qui a été créée pour développer le patrimoine matériel en termes de bijoux traditionnels. Tamanrasset, qui dénombre pas moins de 7.000 artisans, est dotée aussi d’un centre de l’artisanat dédié au développement des techniques des différents métiers en utilisant les matières naturelles locales, à l’image de la terre pour la fabrication de la poterie et le traitement du cuir, en plus des sessions de formation au profit des artisans. Concernant la crise que traversent actuellement les artisans, elle est le cumul engendré par la léthargie que connaît le tourisme, en plus de l’esprit de l’assistanat ancré chez nos artisans. Il est de notre devoir donc d’inculquer l’importance du travail artisanal, tout en veillant à l’amélioration de la qualité du produit qui joue un rôle crucial dans cette démarche. Pour ce faire, l’Etat a conclu avec le Brésil une convention qui vise, entre autres, à améliorer la qualité du cuir local à travers l’introduction des matières naturelles dans le tannage, notamment le cassia qui donne de la résistance aux peaux et fait la spécificité du cuir de Tamanrasset. Il faut savoir que la wilaya recèle un potentiel énorme de 600 peaux de moutons et 30 peaux de chameaux à récupérer chaque jour. Et c’est dans ce sens que nous envisageons de mettre en place une tannerie, dont le choix du site pour la réalisation de ce projet se fera prochainement.
Quelles sont les solutions prévues pour pallier le manque de la matière première et le problème de la commercialisation du produit artisanal ?
La mise à disposition des matières premières est l’une de nos priorités, à l’instar du cuir, et d’ailleurs le projet de la tannerie pilote s’inscrit dans ce sens. Pour la poterie, nous accompagnons les grands investisseurs, dont les projets sont destinés au traitement de l’argile pour la préparer à l’artisan. Quant aux bijoux traditionnels, nous importions, auparavant, les pierres fines, alors qu’aujourd’hui nous avons les pierres de la région en plus de la fourniture de l’argent et du cuivre grâce au local de l’Agence nationale pour la transformation et la distribution de l’Or et des autres métaux précieux (Agenor) au niveau de la chambre de l’artisanat. Mais, le projet n’a pas réussi, car les artisans se limitent à de petites quantités de ces métaux, ce qui ne convient pas à Agenor. Pour ce qui est de la problématique de la commercialisation, l’Etat organise des expositions pendant la saison estivale dans les villes côtières, outre les expositions internationales. Pour le reste, la structuration des artisans reste la seule solution pour encourager la commercialisation de leurs produits. Je cite à titre d’exemple la coopérative Assaghen, qui regroupe plus de 50 artisans, dont le président s’occupe de la commercialisation à travers une forte présence aux salons internationaux, et le dernier en date celui tenu récemment à Dubaï. Je tiens à souligner qu’au début nous avons rencontré des difficultés à convaincre certains artisans à adhérer au régime de la production locale du fait qu’ils n’acceptent pas qu’il y ait des concurrents dans leurs métiers. Grâce à l’école de la taille artisanale, nous avons pu briser ce cloisonnement.
Qu’en est-il du problème rencontré par les fabricants de bijoux spécialisés en taille artisanale, s’agissant des travaux de prospection et d’extraction des pierres ?
 Effectivement, le ministre de l’Energie et des Mines, Mohamed Arkab, s’est engagé à mettre en place le même dispositif relatif à l’exploitation artisanale de l’or et l’organisation de cette industrie en accordant aux artisans des autorisations leur permettant l’extraction des pierres fines. Pour ce qui est du problème de l’identification des pierres, il est prévu, dans le cadre de la coopération algéro-brésilienne, la création d’un laboratoire d’analyse des échantillons.
Entretien réalisé par Aziza M.

Youcef, fabricant de bijoux kabyles : « La Covid-19 nous a enfoncés dans la crise »

Youcef est fabricant de bijoux et pierres semi-précieuses en plus des objets en bois, notamment les ustensiles. Cet artisan de Tizi-Ouzou essaie, contre vents et marées, de positiver. «C’est la Covid-19 qui nous a enfoncés dans la crise. Ceci dit, nous avons bénéficié d’une aide financière de 30.000 DA par mois et nous avons été exonérés du paiement de la location de nos locaux pendant les trois premiers mois de la pandémie», fait-il savoir. Selon Youcef, les vrais problèmes que rencontrent les artisans sont liés au manque de la matière première et de la main d’œuvre. «Je reçois beaucoup de demandes des restaurants et des hôtels pour leur fournir des ustensiles en bois, mais je les décline en raison du manque de la main d’œuvre», regrette-t-il.
A.M.