Avis d’expert : Une boussole qu’il ne faut pas perturber

Les experts mettent en garde contre les retombées néfastes sur le plan social et économique d’une fragilisation de la classe moyenne. Etant la catégorie intermédiaire, elle doit être impérativement préservée.

Selon l’économiste spécialisé en gouvernance, Kamel Kheffache, c’est la croissance économique qui accusera un coup fatal au final. Avec un pouvoir d’achat érodé, la consommation est tirée forcément vers le bas, impactant négativement la production. «Tout est relatif», s’empresse-t-il de préciser, faisant remarquer qu’une bonne partie de la population qui vivait aisément est tombée dans la catégorie qui arrive juste à arrondir ses fins de mois. A l’en croire, les cadres moyens de maîtrise et d’exécution sont rattrapés par la spirale de l’inflation. Le cadre supérieur qui arrive à peine à subvenir aux charges quotidiennes rencontre les mêmes contraintes, et la situation est encore plus difficile pour un couple ayant à charge deux enfants et un loyer avec un salaire 2 fois le SNMG. «Il faut rétablir les équilibres économiques, qu’il y ait de la production et de la croissance pour pouvoir dégager de la valeur ajoutée et permettre au Trésor public de renflouer ses caisses à travers la fiscalité des entreprises», recommande Kheffache. «Si les entreprises travaillent bien et arrivent à se maintenir sur le marché, on aura la possibilité de valoriser les salaires et augmenter le pouvoir d’achat et la consommation», poursuit-il. «C’est ce qui incitera les entreprises à produire plus», renchérit-il. «Il faut aussi encourager les crédits à la consommation parce que la suppression des subventions risque de voir une bonne partie de la classe moyenne plonger dans la précarité», explique-t-il. En somme, il est impératif d’ajuster la vérité des prix à celle des salaires. Une révision de la politique salariale s’impose en tenant compte de l’augmentation de la production et de la lutte contre l’informel. Pour notre interlocuteur, «ce sont autant de leviers pour juguler l’inflation et préserver la classe moyenne».
Maintenir les subventions
Expert en politique sociale, Noureddine Bouderba qualifie la classe moyenne de «boussole dans les pays en développement». Selon lui, plusieurs facteurs ont fragilisé sa situation. Parlant de l’inflation, il soutient que celle-ci ne doit pas être considérée comme une fatalité. «Jamais, depuis des décennies, l’Algérie n’a connu une telle inflation, si on excepte celle des années 1995 et 1996 avec l’application du plan d’ajustement structurel, quand les prix se sont brutalement envolés», explique-t-il. Pour lui, l’inflation résulte essentiellement de la dévaluation du dinar, difficile à contenir car aggravée par les conséquences de laCovid-19. La suppression des subventions, une mesure contenue dans la loi de finances 2022,est venue, de son point de vue, affaiblir encore plus la classe moyenne. Bouderba fait observer que les pays qui ont opté pour cette mesure, comme l’Iran, l’équateur, le Chili, ont fini par regretter. «Cela remettra en cause sérieusement la cohésion sociale et la stabilité nationale», prévient-il. Pour éviter le déclassement, il plaide pour l’engagement d’une lutte contre les inégalités et la consolidation du pouvoir d’achat. «Les revenus en général sont très bas. Depuis les années 1990, avec l’ouverture libérale, les prix ont augmenté alors que les salaires ont été contenus par l’article 87 bis», déplore-t-il, ajoutant que même après son abrogation, le rythme d’évolution (prix-salaires) n’a pas été le même. «Les salaires ont pris des escaliers et les prix l’ascenseur», ironise-t-il. La libéralisation des prix, la stagnation des salaires et la dévaluation du dinar ont fortement contribué à l’érosion du pouvoir d’achat.» «Les prix doivent de ce fait tenir compte des revenus», assène t-il. «Ceux-ci n’ont pas avancé. Il est impossible à l’Algérien de faire face aux prix internationaux, surtout que ses revenus sont 10fois inférieurs à ceux d’un Européen et 5 fois à ceux d’un Moyen-Oriental.
Pour stopper cette descente aux enfers, il est nécessaire de maintenir les subventions et d’aider les Algériens à avoir accès aux énergies et aux produits de base, jusqu’à ce que le développement de l’Algérie puisse leur assurer un revenu décent. «La vérité des prix impose de tenir compte des revenus. Si on se réfère à l’unité de travail, l’Algérien paie plus cher qu’un Français ou autres», conclut-il.
Wassila Ould Hamouda