Belkacem Ahcène Djaballah, professeur des universités à la retraite «Les journaux ont besoin de se réinventer»

Entretien réalisé par Assia Boucetta

Dans cet entretien, l’expert en communication, Belkacem Ahcène Djaballah évoque l’évolution de la presse nationale, sa capacité à résister devant la progression du numérique, ainsi que l’impératif d’élaborer de nouveaux textes réglementaires.

Dans un contexte de forte concurrence médiatique internationale exigeant un positionnement quantitatif et qualitatif, quel regard portez-vous sur la presse nationale?
Elle a eu sa période de gloire, notamment dans les années 1990. Celle-ci s’est poursuivie pendant quelques années grâce à l’apport financier conséquent dont elle a bénéficié.
A la fin des années 2000, les difficultés ont commencé tout particulièrement sur le plan économique. Le développement des réseaux sociaux et la prolifération de chaînes de télévision privées algéro-étrangères ont phagocyté le marché des médias en pratiquant le dumping publicitaire. Ce qui a compliqué la vente des journaux aussi bien privés que publics. Il serait une erreur de penser que la presse publique qui survivait n’avait pas de problèmes ou n’éprouvait pas de difficultés à s’imposer sur le marché. Cela est dû en partie à l’absence de textes réglementaires précis, mais surtout applicables et appliqués.

L’heure serait-elle donc favorable pour relancer les chantiers de la réforme globale du secteur ?
Nous avons assisté, depuis le milieu des années 1990 avec la décennie noire, à de valses hésitations, de la part des autorités, à mettre en œuvre les textes réglementaires existants. Je ne parle pas des textes qui n’existaient pas pour encadrer la publicité, le sondage, la transparence et la gestion. Aujourd’hui, c’est une autre étape qui s’annonce pour la presse et le secteur de la communication d’une manière générale. Il s’agit pour elle de s’adapter aux nouveaux paramètres qui ont envahi le paysage national et mondial de la communication. Les nouvelles technologies ont bouleversé l’évolution de la presse et avec elle notre façon de vivre. C’est à la presse nationale de trouver des voies nouvelles pour pouvoir rebondir, alors que l’Etat doit demeurer le véritable régulateur du secteur, loin du soutien indéfectible qu’il a assuré jusque-là. Il suffit d’oser et de prendre des risques.

Faut-il promulguer de nouveaux textes législatifs et réglementaires pour pousser les journalistes à faire preuve de professionnalisme dans le traitement de l’information?
Nous avons eu jusque-là des textes de lois valables pour encadrer ce secteur. Certains ont été mis de côté, alors que d’autres ont été modifiés avant de finir par prouver leur inefficacité. Aujourd’hui, il y a des textes de loi qui sont à l’étude et dont l’adoption a été à maintes reprises reportée. Cela suppose qu’il existe beaucoup de failles qu’il va falloir combler. L’idéal serait de mettre ces textes entre les mains de la corporation avec le soutien des spécialistes pour élaborer des lois dans le respect de l’éthique et de la déontologie de la profession.

Quel est l’avenir de la presse écrite face l’évolution du numérique ?
La presse écrite qui tend à disparaître est une phrase un peu exagérée. Le livre existe depuis des siècles, alors que nous avons prédit sa disparition avec l’arrivée du numérique. Il en est de même pour la radio qui devait disparaître avec l’arrivée de la télé, et le cinéma avec l’invention de la télévision. Le choc est réel et il faut s’attendre à en subir d’autres avec l’arrivée de nouveaux moyens de communication à l’avenir. Mais c’est à la presse écrite de trouver la manière la mieux appropriée pour accomplir son rôle actif à fournir de manière professionnelle, relationnelle et qualitative l’information au public. Il faut trouver les moyens de se réinventer face à la montée du virtuel qui a certainement de longues années devant lui. De nouveaux moyens de communication viendront à l’avenir se greffer à ceux déjà existants et bouleverser davantage le paysage de la consommation médiatique. Inutile d’en faire un drame. Il faut, plutôt, chercher à se renouveler sur le plan qualitatif, de la déontologie et de l’éthique en adoptant une nouvelle forme de communication avec son public. Il n’est, d’ailleurs, plus permis de continuer à gérer de façon traditionnelle, voire dans la pratique primaire de la profession, la presse nationale.
Qu’en est-il de la qualification et de la formation des journalistes ?
Il y a des journalistes de qualité et des articles extraordinaires. Mais une hirondelle ne fait pas le printemps. Il y a des insuffisances qu’il va falloir corriger. Je ne parle pas de l’aspect littéraire, mais plutôt journalistique où parfois les règles élémentaires les plus basiques de l’écriture ne sont pas respectées. Ainsi, on peut trouver des articles sans aucune information sur le lieu ou la date de l’événement. Il reste à savoir si ces erreurs sont le fait de la précipitation ou du manque de formation, sachant que nombreux sont les titres de journaux et les journalistes qui sont rentrés par effraction dans ce domaine.
 A. B.