Boudaâ Leuldja : Les soupirs d’une moudjahida

Par Fayçal Charif

La moudjahida Boudaâ Leuldja nous a quittés il y a 2 ans à Paris. J’ai rencontré M’aaLeuldja en septembre 2017 et j’en avais profité pour faire son portrait avec son accord. Plus encore, elle m’a proposé de l’aider à écrire son livre. On a fait quelques séances de travail, mais sa maladie et des circonstances atténuantes ont empêché le projet d’être finalisé. Voici son portrait.

Il y a des rencontres qui ne s’oublient pas, des personnes avec qui le temps reste suspendu. Il y a des femmes qui valent mille hommes. Aller à la rencontre d’une moudjahida est un itinéraire émouvant, troublant qui vous laisse sans voix. Quand une moudjahida raconte, c’est un moment fort qui mène droit vers l’histoire de la révolution algérienne. Le récit est foudroyant de vérités, lourd en événements et riche en enseignements. Avec les terribles et grandes histoires de Djamila Bouhired, Djamila Bouazaa, Djamila Boupacha…Voici l’histoire d’une autre Djamila de l’Algérie : LeuldjaBoudaâ.
Elle approche les 80 ans, mais elle reste lucide. Sa mémoire est vivace, et même si le temps fait son effet sur la mémoire, il suffit qu’elle relate un fait, un événement pour que tout remonte à la surface avec un détail impressionnant.
Il y a plus de soixante ans, cette grande et honorable dame rallie la cause de son peuple et de son pays en devenant militante et moudjahida lors de la révolution algérienne. Son parcours de combattante pour la liberté de l’Algérie est un livre ouvert sur l’histoire. Une longue histoire qu’elle raconte souvent avec des larmes, du chagrin et de la peine, mais parfois un sourire, et même un rire timide qui surgit de nulle part pour faire revenir et faire renaître avec nostalgieune autre époque avec lesami(e)s de lutte et de combat. «Une autre époque, un autre état d’esprit…»,dit-elle en soupirant.
Boudaâ, née AoudiaLeuldja, voit le jour le 20 février 1939 à Aomar en Kabylie. Quand à 6 ans, elle ouvre ses yeux sur le monde pour le comprendre, la Seconde Guerre mondiale fermait ses portes d’enfer, mais son petit bout de petite fille algérienne lui fait rappeler les massacres de son petit peuple colonisé, à Guelma, Kherrata et Sétif. «Ces événements racontés par mes proches sont toujours très pesants dans ma vie. Je pense que le tournant de la colonisation de l’Algérie s’est produit lors de ces tragiques massacres», se remémore Leuldja, les yeux plongés dans le vide d’un passé douloureux.
A 17 ans, les filles d’Algérie de l’époque n’ont pas droit à la jeunesse, encore moins à l’adolescence. Elles deviennentfemmes, mûres, engagées et militantes par la force des choses et des événements. A cet âge précis, en 1956, Leuldja, toute belle et toute rayonnante, est «envoyée» en France en soutien à la révolution algérienne. Elle est agent de liaison permanente à l’échelle zonale «Paris 5e» et réside rue Saint-Jacques, d’avril 1956 à août 1962, date de son retour vers son pays libre et indépendant. Leuldja se rappelle : «Je travaillais comme infirmière à l’hôpital Cochin, Paris 14e. Je profitais de ce trajet que j’empruntais tous les jours, de mon domicile à mon lieu de travail, pour porter des médicaments et des instruments chirurgicaux sur ordre du professeur Boudjellab au «dépôt» de Bobigny. J’ai également transporté des armes et de l’argent d’un endroit à un autre, selon les instructions et les ordres…». En plein Paris, de par sa fonction, elle apporte alors ce qu’elle peut pour la cause de son pays. Pendant 6 ans, elle est au service de sa patrie. La jeune fille approche ou est en lien direct ou indirect avec de grandes figures de la révolution. Leuldja soupire à nouveau : «La première personne qui m’a approchée et par la suite engagée, c’est Moussa Benmoussa, dit «El-Braïdji». C’est le tout premier qui m’a chargée des transferts d’argent et de mandats pour les moudjahidine. Il m’a également demandé d’être à l’affût de toute information concernant les moudjahidate emprisonnées, telles Zohra Drif, Djamila Bouhired, JaquelineGuerroudj et Mina Daniel…» Notre moudjahidaapproche ainsi de grands noms de la révolution, certains sont connus et même célèbres par leur courage. Avec fierté, elle cite d’autres moudjahidine qui apportent beaucoup comme Omar Bou Berry, Biskri, Mohamed Loubia, Omar Skikdi…la voix étouffée et les larmes aux yeux, elle soupire à nouveau.
Arrêtée à plusieurs reprises, Leuldja est à chaque fois relâchée pour manque de preuves. «J’avais la providence avec moi, peut-être la baraka… Je ne sais pas. Mais j’ai souffert des affres de la prison… Peu importe, on l’a fait pour la liberté de notre pays et de notre peuple.»
En août 1962, à peine l’Algérie indépendante, on l’invite à rentrer au pays. «On a besoin de toi dans ton pays», cette phrase résonne en elle à nos jours. Elle n’a que 23 ans, et son dynamisme et son charisme sont très remarqués. Elle est reçue par Mohand Oulhadj qui lui confie l’encadrement des femmes algériennes dans la grande région de la Kabylie. Elle restera fidèle à son engagement jusqu’à son retour en France en 1977 pour raisons familiales. «Mon destin m’a reconduit en France, là où j’ai milité pendant des années. La vie nous réserve toujours des surprises…» Elle reprend son métier d’infirmière et entame une autre vie, mais son Algérie reste dans son cœur.
Des allers-retours entre Paris et Alger, «pour se ressourcer et respirer l’air du bled», jusqu’en 2001 où elle entame une procédure de régularisation de sa situation en tant que membre permanent de l’OCFLN. Un peu amère, elle avoue : «Je l’ai fait parce que la vie était devenue dure. Mais depuis, mes enfants ont grandi et s’occupent bien de moi et cette histoire de régularisation, je l’ai oubliée, je n’y pense plus.»Même triste et mélancolique, Leuldja trouve ses mots : «Merci de m’avoir écoutée, cela me fait beaucoup de bien de parler. Embrassez l’Algérie pour moi.» Et confie : «Je vais écrire un livre sur mon parcours de moudjahida, ce sera peut-être avec ce titre: Les soupirs d’une moudjahida.»La moudjahidaBoudaâLeuldja est décédée le 8 juin 2020.
 F. C.